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[LIVE-REPORT] Au Bataclan, Marianne Faithfull, la légende survivante

[LIVE-REPORT] Au Bataclan, Marianne Faithfull, la légende survivante

27 novembre 2016 | PAR Alexis Duval

En amenant avec elle ses fantômes, l’icône britannique a dévoilé ses fêlures vocales et personnelles vendredi 25 novembre, dans la mythique salle du 11e arrondissement de Paris. Un concert bouleversant.

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« Ce soir, j’ai beaucoup de chagrin et je vais l’exprimer par la musique et les mots. » Mick Jagger et Keith Richards (c’est grâce à eux qu’elle connaît son premier succès, « As Tears Go By ») David Bowie, Serge Gainsbourg, Orson Welles… La liste est longue des personnalités que Marianne Faithfull a connues. A elle seule, la voix rauque unique de l’icône du Swinging London charrie mille souvenirs – et bon nombre de fantômes – de la grande histoire. Vendredi 25 novembre, son corps fatigué par la vie et les excès n’a pas empêché la mythique Britannique de 69 ans de conquérir le Bataclan. Toute de noir vêtue, carré blond plongeant, mitaines en dentelle couleur jais, grosses bagues scintillantes, elle est arrivée accompagnée de sa canne, dont elle se sert depuis plusieurs années déjà. Etait-ce pour afficher clairement à un public de connaisseurs qu’elle a pris un coup de vieux que la Faithfull a fait une scène lorsqu’elle s’est aperçue qu’elle avait pas ses lunettes avec elle ? C’était en tout cas une entrée en matière cocasse – le procédé n’est pas inédit, elle est coutumière du fait.

Marianne Faithfull a entamé un concert attendu de longue date par « Tower of Song », dans laquelle elle exprime à la perfection ce sentiment d’être une survivante : « Well my friends have gone and my hair is gray / I ache in the places when I used to play » (« Mes amis m’ont quittée et mes cheveux sont devenus blancs / Je souffre dans les endroits où jadis je jouais »). Dès les premiers accords, on reconnaît le titre, qu’a composée en 1988 par un certain… Leonard Cohen, disparu le 7 novembre. « Il était si beau, si élégant qu’il m’effrayait ! », confie-t-elle à propos du chantre canadien de la mélancolie.

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Chanteuse volontiers militante, la Britannique a poursuivi avec « Broken English », qu’elle a co-écrite en 1979 pour célébrer la figure de la rébellion qu’a incarnée, jusqu’à sa mort en 1976, la journaliste allemande Ulrike Meinhof, membre active de la Bande à Baader. C’est également en observatrice du monde que, vingt ans plus tard,en 1999, elle a composé « Vagabond Ways ». Le titre évoque la question de la stérilisation ethnique forcée en Suède, qu’une loi eugénique encadrait de 1935 à 1976. La Faithfull avait lu un article sur le sujet dans le New York Herald Tribune, qui « lui aussi a disparu », dit-elle – du moins sous ce nom, puisqu’il est devenu The International New York Times

L’émotion au rendez-vous

Au Bataclan, théâtre d’une tragédie lors des attentats du 13 novembre 2015, impossible pour elle de ne pas avoir une pensée pour les victimes et leurs proches. Parisienne d’adoption, elle avait été comme beaucoup bouleversée par les événements et avait, dès le lendemain, écrit les paroles de « They Come At Night ». Mais Marianne Faithfull, qui ne se départ jamais de son humour caustique so british, a voué aux gémonies le compositeur américain à qui elle a commandé la partition de la chanson. « Si jamais je le revois un jour, je l’étrangle ! Il a composé une chanson vraiment dure à interpréter (…) C’est le genre de titre dans lequel on n’a pas aucune prise, aucune accroche. » Violon et batterie lancinants, rythmique monotone : « They Come At Night » n’est certes pas son titre le plus saisissant. Mais le contexte aidant peut-être, l’émotion était manifeste dans les rangs du public.

La Faithfull vit entourée du souvenir d’amis disparus. Et elle n’est jamais aussi bouleversante que lorsqu’elle leur rend un hommage personnel, comme celui qu’elle a consacré à feu son ami Martin Jones. « Don’t Go », co-écrite avec Ed Harcourt, son formidable pianiste – qui a assuré la première partie délicate et vibrante de la Britannique ce 25 novembre -, est de ces « chansons de deuil » (c’est son expression) auxquelles il est impossible de résister. Assise dans un fauteuil prévu à son attention sur scène, elle a entonné son chagrin. Sa voix a rarement été aussi fêlée et laissait transparaître sa douleur avec cette élégie : « Don’t go baby, please stay a while / With those who love you, with those who love you / My little rebel, what’s left to say ? / Do what they tell you, do what they tell you » (« Ne pars pas, bébé, reste encore un peu / Avec ceux qui t’aiment, avec ceux qui t’aiment / Mon petit rebelle, que reste-t-il à dire ? / Fais ce qu’on te dit de faire, fais ce qu’on te dit de faire »). C’était, sans nul doute, le moment le plus personnel du concert.

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La légende des roaring sixties est toujours là, malgré les épreuves et les problèmes de santé. Son passé, elle prend le parti d’en rire, notamment quand, à trois reprises, elle allume ostensiblement une cigarette sur scène (depuis l’interdiction de fumer dans les lieux publics, c’est presque un geste devenu rock’n’roll) ou lorsqu’elle entame ce qu’elle nomme « the junkies’ corner », « le coin des drogués ». « Sister Morphine », et « Late VIctorian Holocaust ». Deux titres, dont le deuxième lui a été offert par Nick Cave, qui apportent avec eux leur lot de réminiscences de son rapport tourmenté à la consommation de stupéfiants. Après son génial hymne « The Ballad of Lucy Jordan » en guise de clôture, la Faithfull a quitté la scène, laissant son public retourner à la vie.

Photos : Alexis Duval.

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Alexis Duval

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