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[Interview] La Main Invisible : « le cœur de tout, c’est la confiance entre le manager et son artiste »

[Interview] La Main Invisible : « le cœur de tout, c’est la confiance entre le manager et son artiste »

09 septembre 2015 | PAR Bastien Stisi

Michaël Buffon et Quentin Vancheri, audacieux, ont fondé ensemble leur boîte de management d’artistes – malignement nommé La Main Invisible – en novembre 2012. À temps plein sur le projet depuis septembre 2013, ils célèbrent au Ground Control, quasiment jour pour jour – coïncidence suprême – les deux ans d’une activité qui les aura vu participer à l’émergence croissante des Kid Wise (dont on a souvent vanté les mérites, en studio comme en live), des Rouge Congo, des Peter Pitches et de Long Courrier. Ces quatre projets, et c’est inédit, seront à l’affiche du lieu éphémère de la rue Ordener ce jeudi 10 septembre, à partir de 19 heures. L’occasion de poser une question toute simple : être manager d’artistes en France aujourd’hui, qu’est-ce que ça implique exactement ?

Comment, en France, en 2015, en vient-on à fonder une boîte de management de jeunes artistes ?

Quentin Vancheri : On était encore en stage dans nos anciennes boîtes respectives (ndlr : Cooperative Music pour Quentin, et Warner Chappell pour Michaël). On était tous les deux régulièrement contactés par de jeunes artistes qui, va savoir par quel moyen, tombaient sur ce que l’on faisait et nous demandait des conseils. Il y en a eu de plus en plus, et en se rendant compte que ça nous plaisait pas mal de les orienter, on s’est dit « pourquoi est-ce qu’on n’essaierait pas de structurer ces démarches d’orientation que l’on commence à avoir avec les artistes ? »

Michaël Buffon : J’avais d’ailleurs fini par rencontrer l’une des artistes qui nous avait contacté. L’artiste en question avait signé un contrat dans une maison de disques, un contrat un peu douteux, qui l’empêchait désormais d’avancer. L’artiste en question n’avait qu’une seule envie, c’était de faire de la musique. Elle a signé le premier contrat qu’on lui a proposé et elle s’est retrouvée mise au placard. J’ai trouvé ça tellement triste de me dire « comment un artiste peut-il arriver, par déni de justesse, de signer un papier qui l’empêche de faire ce qu’elle a fait ? » Cette expérience nous a heurté. Et je crois qu’elle a participé à lancer LMI.

Aviez-vous suivi une formation spécifique pour devenir manager ? Et d’ailleurs, en existe-t-il, des formations ? On a l’impression qu’il y a pas mal de personnes qui font ça de manière semi-professionnelle, sans avoir reçu de formation particulière au préalable…

Q. V. : Aujourd’hui oui, et de plus en plus. Le statut est en train réellement de se professionnaliser. Il y a toujours eu des managers professionnels, que l’on appelait avant des « agents artistiques » (et qui est aujourd’hui le terme exact de notre profession), ou même, encore avant, des « impresarios ». Mais c’est vrai qu’il y a eu pendant longtemps cette notion de manager « bras droit », un membre de la famille ou un ami proche qui s’improvise manager sur le tas. Dans le sport notamment.  Cette professionnalisation, aujourd’hui, elle passe par la formation. Il y a notamment la Formation d’Issoudun (qui forme à la base des ingés son / lumière et des chargés de prod), et qui a ouvert il y a peu un parcours plus orienté sur l’économie de la musique. Il y a aussi le master que l’on a fait tous les deux avec Michaël, et l’a où l’on s’est rencontrés, le master à Lyon Management des Carrières d’Artistes.

M. B. : Niveau compétences, il est important d’avoir un socle commercial, d’avoir une petite notion de ce qu’est « le marché ». Parce que, même si je déteste le mot, l’industrie du disque implique quand même la notion de « produit », de « création », de « milieu économique ». Avoir aussi la capacité de voir long. Être capable d’agir pas seulement au quotidien, mais en songeant à demain. Le cœur de tout néanmoins, et c’est ce que l’on répète tout le temps à nos artistes, c’est la confiance réciproque entre le manager et son artiste.

À propos de cette confiance réciproque, on voit souvent le manager, dans l’imaginaire collectif, comme une entité paternelle / maternelle de l’artiste…

Q. V. : C’est vrai que le rôle de manager est assez extensible. Quand tu débutes, tu t’imagines des missions clairement identifiées : trouver des contrats, organiser des tournées, enregistrer un album…Mais tu te rends compte très rapidement que ça va déborder ! Tu passes d’une sphère relativement économique à une sphère bien plus personnelle. Tu te retrouves à avoir ce lien de confiance avec les artistes qu’évoquait Michaël, tu te retrouves à gérer leur agenda, et à être confronté à leur vie privée. Même si tu le désires pas à la base.

« Protéger et servir », c’est un slogan qui pourrait aussi être utilisé pour le management d’artiste ?

Q. V. : Ah je n’y avais jamais pensé, mais pris séparément au moins, les deux termes collent bien !

M. B. : J’attends la manif de Kid Wise et de Rouge Congo contre nous : « Manager partout, justice nulle part ! » Mais sérieusement, « protéger », oui, bien évidemment : c’est notre rôle de protéger nos artistes si quelqu’un les attaque. Pour ce qui est de « servir », c’est oui aussi, mais pas dans le sens « servage » : on n’est pas là pour obéir à nos artistes. On est là pour respecter leur décision, mais aussi pour les orienter vers la bonne décision.

Q. V. : Oui, il n’y a pas de liens de subordination. Ça implique des rapports de forces assez particuliers. Chez nous, c’est l’artiste qui a le dernier mot. Mais au final, c’est un peu plus compliqué. On se retrouve confronté à des relations sociales un peu particulières. On n’est pas censé juger le travail artistique, mais finalement, on est amené à le faire quand même : si le groupe nous fait écouter la démo d’un morceau et que l’on trouve ça vraiment mauvais, le groupe va évidemment en prendre compte et l’orienter d’une manière différente de ce qu’elle aurait dû être à la fin.

Certains de vos artistes (Kid Wise en fait) ont désormais un label, un tourneur, et même des personnes régulièrement engagées pour faire leur communication. Dans un cas comme celui-ci, où tous les rôles sont a priori déjà occupés, quelle est la place qui reste au manager ?

Q. V. : Celle de chef-d‘orchestre.  Celui qui fait le tampon entre tous ces interlocuteurs. Et surtout, si tous ont pour vocation de servir l’artiste, tous n’y trouvent pas le même intérêt. Un tourneur et un label, globalement, ont tous les deux tout intérêt à ce que la carrière de l’artiste marche. Sauf qu’un tourneur, ce n’est pas son problème si on ne vend pas de disques : son problème, c’est que l’on remplisse des dates. Et réciproquement. En ce sens, et au-delà de la question de confiance, de déontologie et de protection que l’on évoquait tout à l’heure, notre rémunération est indexée sur ce que va gagner l’artiste : si le groupe marche, nous aussi. On doit gérer ces micros différents qu’il y a entre les partenaires, mettre en place une stratégie globale, faire des choix.

Et je suppose que vous faites le travail de l’un de ces acteurs lorsqu’il y en a un qui manque…

Q. V. : Exactement oui. On n’a par exemple pas encore de tourneur pour Peter Pitches, alors c’est nous qui leur trouvons des salles. Dans notre cas, on le fait de manière provisoire. Le but étant pour nous de trouver des partenaires pour remplir ces tâches à notre place.

Quels sont les équivalents de La Main Invisible en France ?

Q. V. : On n’en côtoie pas mal. Mais dans notre sphère, qui est plutôt celle du « rock indé », je pense comme ça à Grand Musique Management (Superpoze, Partyfine, Château Marmont, Étienne de Crécy…), Grande-Route-Management (Joe Bel notamment)…

M.B. : Il a aussi Gloria (Florent Marchet, Dunckel, Cœur de Pirate…), et surtout VMA (l’acronyme de « Voyez Mon Agent »), qui est une très grande agence regroupant une 300taine d’artistes…

Q.V. : Et puis bien sûr, il y a beaucoup de managers qui bossent en indé. Comme Ruben qui bosse pour Thylacine, Romain Pellicioli qui travaille pour les Concrete Knives… ce sont des gens qui ont des boîtes, qui ne sont pas sans cadre légal, mais qui travaillent seuls.

Vous êtes deux à gérer La Main Invisible. Comment vous répartissez-vous les tâches ?

Q. V. : On s’est d’abord mis à deux (et même à trois d’abord, mais notre camarade Duncan Rosello a quitté très vite l’aventure), tout simplement parce qu’on était encore jeunes (25 ans chacun) et novices dans ce milieu – on était loin d’être compétents dans tous les domaines – et qu’on a voulu tirer un maximum des compétences de chacun. Avec Michaël, on ne se répartit pas les groupes, on se répartit les tâches. Globalement, tout ce qui est gestion et administration, on le fait à deux. À côté, Michaël fait plutôt le côté édition, et moi le côté plutôt comm et promo.

Comment choisit-on un artiste lorsque l’on est un manager qui vient de monter sa boîte de management ?

Q. V. : Il y a beaucoup de critères, que l’on n’a pas forcément essayé de codifier mais que l’on a formulé après coup. Le point de départ, et ça ne fait aucun doute, c’est bien évidemment la musique. Ça reste un métier passion, puisque relativement précaire, alors il vaut mieux aimer la musique que nos groupes font ! Il faut vraiment que les groupes nous plaisent. Au-delà de ça, il faut que le groupe offre un terrain favorable à son expansion. Ça paraît bête, mais il faut que le groupe ait vraiment envie de se développer. Beaucoup font ça de manière amateur, et ne sont pas nécessairement prêts à effectuer tous les efforts nécessaires pour se professionnaliser.

M. B. : Oui, et c’est l’une des premières choses que l’on essaye de faire comprendre à nos artistes : organiser votre carrière, c’est notre métier. Si le projet ne marche pas, on ne touchera pas un euro dessus. On doit donc avoir la garantie que l’artiste, aussi, a la volonté incontestable d’avancer et de réussir dans ce métier. « Avancer », ça implique par exemple d’envisager d’arrêter le travail que tu avais jusque-là, ou les études. Parce que le jour où ça va marcher, faudra pas louper une date en festival à cause d’un partiel…Et puis, bien sûr, la probabilité que le projet puisse marcher compte aussi…On peut avoir un coup de cœur immense pour un groupe, et puis se dire en même temps « ok, mais est-ce qu’il y a de la place pour ça en ce moment ? Est-ce qu’on a pas vu plus ou moins le même projet il y a quelques années ? »

Q. V. : Il y aussi la dimension humaine, bien sûr. Est-ce qu’on peut boire une bière et parler autre chose que de musique avec nos artistes ? C’est important aussi.

M. B. : Les égos surdimensionnés, ça nous plaît pas tellement…Pour l’instant, en tout cas, ça c’est très bien passé !

Est-ce que ce sont les groupes qui vous contactent, ou l’inverse ?

M. B. : C’est un peu des deux. Peter Pitches, par exemple, c’est nous qui les avions contacté. Rouge Congo, pour le coup, c’était le destin : on les a découvert grâce à La Nuit Nous Attendra, et on s’est dit que ce serait peut-être bien de les voir en live lors d’un passage à Paris. Dix jours après, c’est eux qui nous ont contacté directement ! C’était assez incroyable !

Au Ground Control, ce jeudi 10 septembre, c’est la première fois que vos 4 groupes seront regroupés sur scène…

Q. V. : Ça fait longtemps qu’on l’imaginait cette soirée, et elle s’est organisée de manière très naturelle, presque hasardeuse même ! Si Kid Wise sera présent aussi finalement, c’est par exemple parce qu’ils étaient justement à Paris ces jours-là…Ça tombe aussi assez bien, puisque tous nos artistes auront une actualité à la rentrée. C’est automatiquement une soirée que l’on attend avec beaucoup d’impatience !

M. B. : Et c’est même la première fois que nos 4 groupes seront regroupés tout court ! Dans la mesure où nos artistes ne viennent pas de Paris (Kid Wise de Toulouse, Long Courier de Londres, Peter Pitches de Tours et Rouge Congo de Reims), ils ne se sont jamais tous retrouvés au même endroit ! C’est un peu comme si on organisait une grande fête de famille ! J’espère simplement que ce ne sera pas aussi chiant qu’une fête de famille…Mais connaissant les moustiques, ça risque d’être plutôt aussi suintant que gargantuesque !

Les Avant-Premières de La Main Invisible #1 : Kid Wise x Rouge Congo x Peter Pitches x Long Courrier – Jeudi 10 septembre au Ground Control

Visuel : © Cédric de l’Atelier ; Long Courrier

Infos pratiques

Maison et jardins de Georges Clemenceau
Théâtre de Saint-Quentin-en-Yvelines
Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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