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L’Entre-deux Ashkénazo-Réunionnais de Klezmer Nova

L’Entre-deux Ashkénazo-Réunionnais de Klezmer Nova

27 novembre 2014 | PAR Stéphane Blemus

Aux confluences du jazz et de l’univers musical d’Europe de l’Est, le groupe Klezmer Nova a ajouté à son ADN créatif l’influence de l’île de la Réunion.

Le nom de Klezmer Nova évoque la capacité d’un collectif de passionnés mélomanes à réinventer un style musical né en Europe Centrale et de l’Est et menacé de disparition sur ce même continent : le klezmer. A la manière des virtuoses du genre David Krakauer, The Klezmatics et So-Called aux Etats-Unis, Klezmer Nova a su depuis sa création renouveler en France une tradition musicale en état de léthargie avancée.

La question klezmer

Quel avenir pour la musique klezmer en France, et plus largement en Europe ? Malgré les nombreux festivals organisés dans les pays d’Europe de l’Est où les communautés juives ont aujourd’hui presque disparu depuis la Seconde Guerre Mondiale – Autriche, Pologne, République Tchèque… – et la vitalité de l’identité juive américaine, le risque est fort de la disparition à terme du klezmer en Europe. Les héritiers du monde ashkénaze et de son legs culturel se réduisent numériquement, l’impact en termes de transmission familiale allant de pair.

En France, l’imaginaire collectif français a en parallèle évolué. La musique juive connue du grand public est aujourd’hui celle d’Enrico Macias – et de feu son beau-père Raymond « Cheikh » Leyris, virtuose constantinois de la musique malouf. Le « Rabbi Jacob » de Gérard Oury des années 1970 et la célèbre danse hassidique du rabbin Louis de Funès sur la musique de Vladimir Cosma retranscrivent une réalité qui a peu en commun avec les influences de la série cinématographique de « La Vérité Si Je Mens » des années 1990. Bien que caricaturaux l’un et l’autre, ces deux films sont révélateurs de transformations des centres de gravité culturels et identitaires de la minorité juive française. Le ladino méditerranéen a supplanté le yiddish de l’Est. Et l’appropriation des richesses culturelles du passé préalables à la décolonisation et à l’indépendance des pays d’Afrique du Nord par la jeunesse française, et notamment celle juive sépharade originaire du Maghreb, est indispensable à la survie du klezmer sur le temps long.

La révolution Klezmer Nova

Face au manque de vocations, il ne fallait pas que s’y ajoute le vase clos identitaire, l’eau stagnante mémorielle, le c’était-mieux-avant contre-productif.

Klezmer Nova arrive à point nommé pour secouer les cocotiers identitaires. Entre tradition et modernité, Pierre Wekstein et ses camarades ont su réinterpréter les rythmes du passé et les réactualiser. Iconoclaste, la bande a fait pousser de nouvelles racines à son arbre généalogique. La proximité avec les autres musiques d’Europe de l’Est, slaves et tziganes, a été assumée, affirmée, célébrée. Au point que certaines rythmiques de leur concert semblent nous plonger tout droit dans un film d’Emir Kusturica.

Refusant d’être les derniers gardiens du Temple, la dernière évolution en date de Klezmer Nova est d’avoir insufflé une nouvelle influence géographique, improbable a priori, tout du moins bien éloignée de l’orient européen, celle de l’île de la Réunion. Le concert au New Morning du dimanche 23 novembre 2014, dans le cadre du Festival Jazz’ N’ Klezmer, en a été la démonstration.

Freylekh au pays du Maloya

Cette influence de l’île intense, réunionnaise, est le fruit d’un voyage initiatique de Pierre Wekstein entre 2005 et 2009. De la rencontre avec les charmes de cette terre à la fois marine, corailleuse, rocheuse, montagneuse, volcanique, un album a été conçu en 2012 : « L’Entre-deux ».

Une nostalgie, celle des descendants d’Africains esclaves, en rencontre une autre, celle des descendants de Juifs d’Europe de l’Est. Le maloya, musique réunionnaise classée au patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO, porte-voix des esclaves déracinés et déportés de leur Afrique natale, autrefois jouée dans la clandestinité, s’incorpore à merveille dans les mélodies de Klezmer Nova.

Après 20 ans d’existence, le groupe fait sa mue, encore une fois. Le visage drapé dans une écharpe touaregesque, le violoniste Michael Nick porte désormais des lunettes, mais le temps ne passe pas pour Klezmer Nova. La liberté est toujours la même. Le jazz s’enrichit aussi bien de la musique klezmer que de la musique maloyenne océan-indienne.

Dès les premières notes, on s’envole le long du piton de la Fournaise, volcan de la Réunion parmi les plus actifs au monde. Toujours en France, mais sur un autre continent. Le violoniste du groupe, l’époustouflant Michael Nick, nous emmène dans un lieu autre, entre ici et là-bas. Son frottement de cordes rappelle le son de l’envolée d’un oiseau. Au fil du concert, les numéros de solistes exécutés avec brio se succèdent. Des duos d’anthologie se forment : Yann Martin et sa trompette, Matthias Malher et son trombone, Thomas Savy et sa clarinette. Seule la lecture de textes – par ailleurs en eux-mêmes intéressants – vient légèrement perturber la douce et joyeuse folie du klezmer ce soir-là. Mais après chaque lecture, l’octet se remet à jouer, se relance à l’assaut du rocher, plus ardemment encore, comme Sisyphe poussant le long de la montagne une pierre trop lourde pour lui. La quête du son parfait, encore et toujours.

Festival Jazz’ N’ Klezmer, Concert de Klezmer Nova, New Morning, Dimanche 23 novembre 2014 à 20h.

© Photographie de C.Alary

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Stéphane Blemus

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