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FR [Interview]: Jacob BANKS, « En tant qu’homme noir, si je suis agressé je n’ai pas le droit de riposter »

FR [Interview]: Jacob BANKS, « En tant qu’homme noir, si je suis agressé je n’ai pas le droit de riposter »

20 juillet 2017 | PAR Donia Ismail

À la veille de sa première tournée mondiale, Jacob Banks s’est arrêté à Paris pour un petit showcase. À seulement 24 ans, il est l’une des étoiles montantes selon de nombreux titres de la presse mondiale comme Fader ou Billboard. À la croisée entre modernisme et soul ancestrale, le jeune chanteur britannique est revenu sur le devant de la scène avec un nouvel EP envoutant, The Boy who cried Freedom. Rencontre avec ce jeune talent à la voix hypnotisante.

D: J’ai essayé de trouver des éléments sur votre vie et il est vrai que je n’ai presque rien trouvé… Est-ce une stratégie d’être autant secret?

J: Je raconte ma vie à travers ma musique. Puis, je suis un vrai grand-père, il n’y a pas tellement de choses à savoir sur moi… Si ce n’est que j’ai deux chat que j’aime et donc je suis sévèrement allergique. J’ai des amis que j’apprécie énormément. Je suis très simple comme type. C’est peut être pourquoi il n’y a rien sur ma vie, je ne suis pas vraiment intéressant.

D: L’un des seuls éléments que j’ai trouvé est que vous êtes nés au Nigéria, puis vous avez déménagé à Birmingham au Royaume-Uni. Comment avez-vous vécu cette toute nouvelle expérience?

J: C’était juste différent. Je l’ai ressenti comme un véritable choc culturel dans le sens où les obstacles que tu peux connaître en grandissant au Nigéria et ceux en grandissant au Royaume-Uni sont totalement à l’opposé. Par exemple, au Nigéria, parfois on n’avait pas d’électricité pendant 24 heures, ça c’était notre obstacle. Au Royaume-Uni, c’était complètement différent. Les gens se battaient pour avoir plus d’argent qu’il n’en avait déjà. Grandir au Nigéria t’apprend à apprécier les choses. Vivre au Royaume-Uni t’apprends à aspirer à un devenir. Tu sens que tu peux réussir n’importe quoi. Au Nigéria, il n’y a pas énormément de choses à faire à cause de la mentalité, c’est surtout survivre qui domine là-bas alors qu’en Grande Bretagne c’est « et si nous avions plus? ».

D: Est-ce que cette expérience au Nigéria a eu un impact dans votre processus créatif?

J: Ouais! Dans ma musique, comme dans Monster, on peut entendre des influences africaines. Le premier single de mon prochain album, Loving Enough concentre beaucoup de sons tribals. J’ai été énormément inspiré par cette expérience.

D: Billboard a dit de vous et je cite « Il pourrait sauver la musique soul et l’introduire à une toute nouvelle génération ». C’est une lourde mission qui est sur vos épaules!

J: Wow! Je ne suis pas Captain America. Je suis juste là pour faire de la musique pour mes potes. Mon concept de la musique est que si je fais de la musique que j’aime, il y a une chance que je la présente à des gens qui pourraient être mes amis. Le truc « il pourrait sauvait l’industrie de la musique » n’est pas ce qui m’intéresse. S’ils veulent dire ça, c’est cool…

D: Mais vous avez quand même moderniser le genre en lui même…

J: Oui, mais pour moi c’est plus — ce sont mes goûts musicaux. J’adore Sam Cooke, mais j’aime aussi Drake, Kanye West et James Blake. Je n’ai pas envie de choisir entre tous ces artistes. Je n’ai pas envie de partager seulement la moitié de ce que j’aime. J’ai envie de partager avec mes amis tout ce que j’aime, la musique soul certes mais j’ai 25 ans.

D: Vos EPs précédents se nommaient The Monologue et The Paradox. Il y a quelques temps, vous avez dévoilé The Boy who cried Freedom. Y-a-t-il un lien, une sorte de narrative, entre les trois EPs?

J: Un monologue est un discours clamé pour une personne. Donc The Monologue, c’est moi, Jacob Banks, qui se présente au monde entier. Je suis un artiste pour la première fois et je me dévoile, je me vends au monde d’une certaine façon.
Un paradoxe c’est un mélange entre deux choses qui ne devraient pas fonctionner ensemble, mais qui marchent bien. Dans le sens, je suis un jeune homme mais j’ai une voix old school. Donc je vais expérimenter cela.
Et The Boy who cried Freedom, c’est prendre cette expérience et l’utilise pour soutenir quelque chose. Utiliser ce que j’aime pour representer les gens qui sont oppressés. Utiliser cette scène et ce micro là pour parler au nom de personnes qui se battent pour les droits les plus basiques dans ce monde. Donc oui, je pense qu’il y a une narrative.

D: Pourquoi un tel nom pour ce dernier EP? Celui ci donne beaucoup plus sombre que les précédents…

J: Ouais carrément!  Le monde était dans cette situation, un peu sombre quoi. Quand je pense à des mouvements comme Black Lives Matter, ce sont des gens qui disent « S’il vous plait ne nous tuer pas », et c’est juste des droits basiques, ce n’est pas une grosse demande. Tout le monde devrait acquiescer mais il y a de la résistance. Donc je pense que cette idée de nom d’album vient de là. C’est mon rôle, en tant qu’artiste, je suis un commentateur de mon époque. Je reporte au monde ce qu’il se passe, je dit aux gens les initiatives que je soutiens. Et j’ai envie de parler pour ces gens qui se sentent oppressés, moi en tant qu’homme noir je le suis. Mais ce n’est pas toujours des oppressions d’ordre politiques, il existe des oppressions d’ordre créative aussi. J’ai envie d’avoir la liberté de faire la musique que j’aime, j’ai envie d’avoir la liberté d’aimer la personne que j’ai choisi d’aimer, j’ai envie d’avoir la liberté de faire mes erreurs. Les gens devraient avoir la liberté de faire de même.

D: En parlant d’oppressions, le clip vidéo de Chainsmoking a une signification assez forte. Vous transmettez énormément de chose dans ce clip. Il y a un homme vêtu en policier et qui frappe des minorités raciales. Il y a définitivement une signification politique…

J: Oh oui clairement! Chainsmoking traite des violences policières contre les minorités raciales: il y un homme noir -qui n’est personne d’autre que moi-, une femme voilée, l’homme blanc est supposé être gay, je ne sais pas trop si les gens l’ont compris. Moi en tant qu’homme noir, si je suis agressé par rapport à ma couleur pour n’importe quelle raison, je n’ai pas le droit de riposter à l’attaque. Et on le voit dans la vidéo, personne ne riposte. Face à l’oppression, l’oppressé est toujours supposé être sympathique face à l’agresseur. C’est comme ci, moi je te frappais et j’attendrais que tu me dise merci. Et on doit faire preuve de sympathie tous les jours, parce que si tu cries trop fort, ça retombe sur toi et ils te diront « pourquoi es-tu si agressif? ».
Tu ne peux pas gagner. Par exemple, moi je suis un homme noir, je suis grand. Quand quelqu’un m’agresse — ça m’est déjà arrivé il y a quelques temps à Los Angeles, quelqu’un m’a appelé negro. Deux SDF se disputaient et je marchais, je ne me suis même pas arrêté. Et le mec a dit « Même ce negro ne pourrait pas t’aider ». Dès que je suis venu vers lui, il a changé de ton et était pétrifié. Tout le monde me disait « Laisse le tranquille ». Mais pourquoi? C’est ça le problème! Tu n’as pas le droit de réagir, parce que si tu le fais, tu deviens le méchant noir. C’est de ça dont parle le clip de Chainsmoking.

D: Et que représente ce petit personnage blanc que vous avez sur votre poignet dans la vidéo?

J: Ce personnage blanc s’appelle Nobody. C’est un collectif que je viens de créer. C’est la marque de ceux qui se sentent oppressés pour n’importe quelle raison: ça peut être la couleur de ta peau, le voile sur ta tête, ta religion tout ce qui va à l’encontre de la norme de la suprématie blanche. Il y a une historie derrière ce logo: à l’intérieur de ce monstre blanc, il y a un jeune garçon qui tient un ballon rouge. À chaque fois que ce ballon le lui est arraché, il devient ce monstre. Revenons à mon anecdote: le ballon est mon humanité. Quand je marchais vers ma voiture à Los Angeles, et que cet homme m’a appelé negro, il a éclaté mon ballon. Donc je me suis énervé. Si on me re-donne mon ballon, je me calmerais. Tu ne peux pas continuer d’oppresser les gens et attendre d’eux qu’ils soient calme. Par exemple, le racisme est institutionnalisé aux États-Unis. La plupart des hommes en prison sont noirs. Donc, les enfants grandissent loin de leurs pères. Ils apprennent à vivre dans la rue. Donc, ils se tournent vers le crime car ils ont des opportunités limitées, l’éducation n’est pas si développée, ils n’obtiennent aucune jobs. Statistiquement un homme noir aux États-Unis sans aucun casier judiciaire a 4 fois moins de chance de trouver un job qu’un homme blanc avec un casier judiciaire. Ils n’ont pas d’autres choix! C’est la signification de ce symbole. Personne ne veut manifester en soi. Je n’ai pas envie de me lever un mardi matin et me dire « Tu sais quoi? J’éprouve le besoin de manifester aujourd’hui ». On doit se poser la question suivante: pourquoi les gens pensent que c’est la seule façon de se faire écouter? Nous sommes tous affectés par ces oppressions.  Nous devons nous battre ensemble. Nous sommes plus nombreux qu’eux.

D: Pourquoi des EPs seulement et pas de longs albums? Celui-ci ne compte que cinq chansons, c’est très peu???

J: Mon tout premier album va sortir bientôt, mais ça sera sous forme de trois EPs, encore… Désolé [rires]. Donc ça sera trois EPs en l’espace d’un mois, cinq chansons à chaque fois tous les quatre mois. C’est une sorte de recueil de nouvelles, c’est comme cela que je le conçois. L’album se nommera Village , c’est un extrait de l’expression « It takes a village to raise a child » (On dit qu’il faut tout un village pour élever un enfant).

D: Il sortira quand?

J: Le premier chapitre sortira en septembre, donc certaines d’entre elles seront à l’affiche de mes concert. Le deuxième chapitre en janvier et le chapitre trois en mars. Point positif, il n’y aura pas deux ans de vide comme avec le précédent album.

Jacob Banks sera au Pop-Up à Paris le 14 octobre.

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Donia Ismail

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