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« Yes » : Rebecca Saunders sculpte Saint-Eustache dans le son pour le Festival d’Automne

« Yes » : Rebecca Saunders sculpte Saint-Eustache dans le son pour le Festival d’Automne

30 septembre 2017 | PAR Yaël Hirsch

Ce jeudi 28 septembre 2017, la compositrice anglaise Rebecca Saunders investissait l’Eglise Saint-Eustache. Dans le cocon gothique du ventre de Paris rempli de spectateurs prêts à la suivre dans un expérience hors-norme, elle a proposé Yes, une pièce spatialisée pour soprano, chef et 19 instruments. Une installation aussi bien qu’une composition interprétée par l’ensemble MusikFabrik, dirigé par le chef d’orchestre et compositeur Enno Poppe et qui donne voix et prise à Molly Bloom, l’héroïne du Ulysses de James Joyce, icarnée par l’extraordinaire soprano Donatienne Michel-Dansac. L’expérience était aussi belle que jouissive.

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Alors que Rebecca Saunders a imaginé Yes à la fois pour la Kammermusiksaal de la Philharmonie à Berlin (où la première a eu lieu le 9 septembre 2017) et l’Église Saint-Eustache, on se demande où s’installer dans l’église pour vivre l’expérience avec un maximum d’intensité. On se demande aussi un peu quand commence le concert, puisque les lumières s’éteignent mais que, dans un premier temps, la pièce commence sans chef d’orchestre, avec des instruments disséminés dans la nef, certains étant aussi perchés sous les orgues.

Sur scène, le bassiste et la soprano son prêts et le concert commence par une glossolalie. « Yes »  : la puissante Donatienne Michel-Dansac le roucoule, le chante et le chuchote tour à tour et parfois elle fait tout cela à la fois. Un grand oui au plaisir, au corps, à la vie, aux mots qui arrivent sur les pages du roman de Joyce. Tandis que les cuivres placés derrière nous répondent eux aussi à l’appel, l’on retrouve tout de suite Molly Bloom, son impudeur, sa grandeur si proche et ce, même si l’on n’entend pas les mots.

On se laisse porter par cette première salve de musique et d’espace, avant de suivre doucement le recentrement se l’orchestre sur la scène. Enno Poppe apparaît et les vents sont entrés dans la danse. La lumière se tamise, le son circule dans l’espace comme un afflux de sang dans les veines : cela monte et cela descend, avec de plus en plus de vigueur. Et l’on remarque à peine que la soprano a disparu de la scène quand le tubiste puis d’autres membres de MusiFabrik chuchotent à leur tour (et à sa place?) les mots de Joyce. On a bien du mal à les discerner ces mots et pourtant, transformés en sons ils nous bercent jusqu’à ce que les percussions marquent un temps d’arrêt.

Silence, puis, malgré la lumière qui revient, l’espace se fait plus menaçant, la soprano  et son monologue aux échos nombreux frôle parfois le cri. On est à peu près à 45 minutes de musique et l’on sent bien qu’il faut, avec elle, passer un cap dangereux. Toujours aussi délicatement et sans brusquerie, les instruments se dispersent à nouveau pour se positionner autour du public : cela commence avec les percussions sur les ailes, les cuivres sont à notre droite dans une loge et dans une chaire à gauche, c’est le violon qui vient rayer l’espace. Un temps plus sombre de silence et la soprano remplace le violon, elle nous surprend tous en chantant depuis ce côté gauche tandis que l’accordéon qui tenait le côté droit de la scène passe à gauche pour un final à la fois doux et sensuel. Au bout d’une heure presque et demie de musique vécue et d’espace sculpté, l’on sort de Yes à la fois interpellé et apaisé. La création française de cette oeuvre importante a été salée par une standing ovation.

visuel : Église Saint-Eustache © Louis Robiche
« O that awful deepdown torrent O and the sea the sea crimson sometimes like fire and the glorious sunsets and the figtrees in the Alameda gardens yes and all the queer little streets and pink and blue and yellow houses and the rosegardens and the jessamine and geraniums and cactuses and Gibraltar as a girl where I was a Flower of the mountain yes when I put the rose in my hair like the Andalusian girls used or shall I wear a red yes and how he kissed me under the Moorish wall and I thought well as well him as another and then I asked him with my eyes to ask again yes and then he asked me would I yes to say yes my mountain flower and first I put my arms around him yes and drew him down Jo me so he could feel my breasts all perfume yes and his heart was going like mad and yes I said yes I will Yes » James Joyce, Ulysses, chap 18.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

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