Classique

Sandrine Piau au TCE, ou le triomphe de la grâce et de la délicatesse

Sandrine Piau au TCE, ou le triomphe de la grâce et de la délicatesse

22 janvier 2019 | PAR Clément Mariage

Le récital que donnait Sandrine Piau accompagnée du Kammerorchester Basel le samedi 19 janvier au Théâtre des Champs-Élysées proposait un aperçu de la production opératique d’inspiration italienne dans la première moitié du XVIIIe siècle. La chanteuse y a déployé tout son art, avec une grande délicatesse, devant un public conquis.

Sandrine Piau a choisi d’interpréter pour ce récital des airs de Haendel et de certains de ses contemporains, moins connus que lui de nos jours, comme Leonardo Leo, Nicolo Porpora ou Johann Adolf Hasse, avec le concours du musicologue Giovanni Andrea Sechi, qui a édité pour elle les partitions d’airs rares ou inédits. Dans les rôles de Galatea, Armida, Antigona, Bradamante et Angelica brillèrent les plus grandes divas de l’époque, telles Faustina Bordoni, Maria Anna Benti Bulgarelli ou Francesca Cuzzoni, qui créèrent ces rôles et les portèrent à leur incandescence devant un public en émoi, de Naples à Londres, en passant par Venise et Dresde. Sandrine Piau confie dans le programme de salle : « [ces rôles] représentent des facettes de notre humanité. Nous autres, chanteurs d’opéra, en sommes une infime résonnance. Et c’est un bonheur de réinterpréter des rôles qui furent incarnées par des stars dont je sens à chaque note quel fut leur niveau d’exigence et de musicalité ».

Exigence et musicalité, voilà des termes qui pourraient tout à fait définir l’art de Sandrine Piau. La chanteuse française, nommée cette année aux Victoires de la musique classique dans la catégorie « Artiste lyrique », poursuit depuis une trentaine d’année une brillante carrière. Sa voix a conservé au fil des ans toute sa fraîcheur fruitée, sa ductilité et sa franchise. Cette voix n’est pas de celles qui épatent par leur largeur ou leur impact, mais plutôt par la délicatesse avec laquelle elle taille, cisèle un texte ou une ligne musicale, avec une grande grâce et une justesse égale. Si l’aria de L. Leo « Rendimi il figlio mio », extrait de Cino riconsciuto, et celui de N. Porpora « Mentre rendo a te la vita », extrait d’Angelica e Medoro, ne sont pas les plus mémorables et originaux du temps, Sandrine Piau leur confère un charme certain en en révélant la douceur matinée de mélancolie. L’air d’agilité « Farò ben io fra poco », tiré du Ruggiero de J. A. Hasse, permet à la chanteuse de déployer toute son habileté technique, en prenant cependant garde à toujours accorder aux mots toutes leurs saveurs.

On retrouve la même délicatesse d’exécution dans le gracieux air de N. Porpora « Smanie d’affano » et la chanteuse convoque son savoir-faire le plus accompli dans les deux airs de Haendel qui ferment le récital, « Sen vola lo sparvier », air peu connu extrait d’Admeto et « Ah! crudel », plus célèbre, extrait de Rinaldo. Devant l’enthousiasme du public, Sandrine Piau, qui accueille avec modestie les acclamations et un bouquet de roses porté par un admirateur, offre deux bis haendeliens : « Molto voglio, molto spero » (un autre air d’Armida dans Rinaldo) et une exceptionnelle mort d’Acis (« Verso già l’alma col sangue » dans Aci, Galatea e Polifemo), qui restera longtemps pour nous comme un de ces moments de grâce uniques où la pleine émotion d’un artiste se conjugue à l’intense beauté d’une pièce musicale. Posée sur un souffle léger, comme au bord de l’extinction (mais toujours contrôlée), la voix se déploie en un mouvement qui n’appelle pas un pathos lourd mais un frémissement délicat, qui émeut incommensurablement ; comme si, soudain, plus rien n’existait d’autre que cette plainte aérienne.

Le Kammerorchester Basel, qui accompagnait la chanteuse pour ce récital et que nous avons entendu très récemment dans cette même salle pour un Don Giovanni mené par Giovanni Antonini au pupitre et Erwin Schrott dans le rôle-titre, jouait sur instruments d’époque et au diapason d’origine. Le Concerto grosso en sol majeur op. 8 n°5 de Giuseppe Torelli ouvrait la soirée et ce n’est pas dans cette pièce que les instrumentistes auront été les plus convaincants. Dès l’arrivée des cors pour l’ouverture de Cleofide de Hasse, cependant, tout semble se mettre en place et les approximations d’intonation se font plus rares. C’est dans le Concerto grosso en ré majeur op. 8 n°12 de Torelli que l’ensemble déploiera toutes ses potentialités chromatiques et expressives : la partie de violon solo est redoutable et Anna Katharina Schreiber, qui dirigeait l’ensemble depuis son pupitre de premier violon, s’y investit totalement, brillant à la fois par sa virtuosité ébouriffée et par sa musicalité soignée. On aura également noté avec bonheur l’enthousiasme communicatif du théorbiste et du claveciniste, ainsi que la couleur et le galbe généreux du basson solo (le programme ne les cite pas nommément).
(c) : Sandrine Expilly

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Clément Mariage

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