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Philipp Himmelmann sur Simon Boccanegra à l’Opéra de Dijon : « Il y a peu d’œuvres qui offrent ainsi la possibilité d’embrasser une telle amplitude de la vie d’un homme »

Philipp Himmelmann sur Simon Boccanegra à l’Opéra de Dijon : « Il y a peu d’œuvres qui offrent ainsi la possibilité d’embrasser une telle amplitude de la vie d’un homme »

07 mars 2018 | PAR Yaël Hirsch

Du 14 au 22 mars 2018, l’Opéra de Dijon propose une nouvelle production de l’Oeuvre de Verdi, Simon Boccanegra, avec à la tête de l’Orchestre National de Bourgogne, Roberto Rizzi Brignoli et dans le rôle-titre.

Alors que le 10 mars l’Opéra organise une avant-première gratuite ouverte aux étudiants (inscription obligatoire), Toute La Culture a posé quelques questions au metteur en scène allemand de cette nouvelle version d’une épopée lyrique où le pouvoir est un fardeau : Philipp Himmelmann. 

Qu’y a-t-il de shakespearien dans le livret de Francesco Maria Piave & Arrigo Boito ?
Je ne sais pas si l’on peut à proprement parler d’aspects shakespeariens. Il y a bien sûr des thèmes en commun avec des pièces du dramaturge anglais, comme la question du pouvoir et de la politique, ou celle du rapport père/fille dans un tel contexte de pouvoir. Ce sont des thèmes avec lesquels Verdi, qui était un grand admirateur de Shakespeare, a pu entrer en résonance. Mais la dramaturgie de la pièce d’Antonio García Gutiérrez, que les librettistes ont adaptée, est en réalité assez éloignée de celle de Shakespeare. Elle appartient totalement à l’esthétique du théâtre romantique espagnol, une esthétique qui mise plus sur une succession de moments dramatiques et émotionnels, de coups de théâtres et de rencontres inattendues que sur la logique de l’histoire et des motivations. On y cherche un impact dramatique plutôt que la narration d’une histoire logique et linéaire. Ce qu’il y a sans doute de plus shakespearien dans l’opéra Simon Boccanegra, c’est l’ombre portée de Otello, auquel Verdi et Boito travaillent en 1880 pendant qu’ils révisent la première version de Simon. Le personnage de Paolo, par exemple, y prend une couleur plus shakespearienne, qui annonce Iago. Et surtout l’action se resserre encore autour du personnage de Simon, de son évolution et de son histoire.

Est-ce qu’on peut dire que Simon Boccanegra est un opéra où le plus intime résonne avec le pouvoir politique?
Absolument. Simon accède au pouvoir, un pouvoir qu’il n’a pas cherché, au moment même où sa vie affective disparaît avec la mort de Maria et la disparition de leur fille. Un pouvoir auquel il va se maintenir pendant 25 ans. C’est une durée inhabituelle, même à l’époque. Cela est possible justement parce que sa vie privée et affective a disparu, qu’il n’a dans sa vie plus que la politique, l’exercice du pouvoir constitue le total de sa vie, ce qui le rend en fait invulnérable. Dès que la vie affective et intime revient dans sa vie, avec la découverte qu’Amélia est sa fille, il redevient vulnérable. Avec l’entrée d’Amélia dans sa vie, tout change, il s’ouvre à nouveau au plan émotionnel, ce qui implique la faiblesse. Pendant 25 ans, il a tenu à distance, en se jetant dans l’activité politique, le trauma qu’il a vécu en perdant ses deux amours. Lorsqu’Amélia apparaît à nouveau dans sa vie, ce trauma réapparaît avec une force nouvelle. Les deux aspects de sa vie, politique et intime, entre en crise et en confrontation.

Du point de vue de la mise en scène, est-ce difficile de traiter un prologue qui a lieu 25 ans avant une intrigue de 3 actes très resserrés?
Je trouve au contraire que c’est une chance. Il y a peu d’œuvres qui offrent ainsi la possibilité d’embrasser une telle amplitude de la vie d’un homme, de montrer les origines archéologiques et psychologiques de son fonctionnement. En tant que metteur en scène, Simon nous offre la chance de pouvoir faire ce travail : comprendre ce qui se passe dans un homme qui a vécu un tel trauma, non seulement la perte de sa fille, ce qui est déjà terrible, mais aussi la perte de l’amour de sa vie. De voir comment ce trauma peut resurgir et reprendre possession de sa vie et de son comportement.

L’opéra est ouvert gratuitement à 900 étudiants le 10 mars. Est-ce l’œuvre idéale pour ceux qui passeraient la porte de l’opéra pour la première fois ?
Ce qui compte pour une première fois à l’opéra, c’est d’être face à une œuvre forte et émouvante, qui peut vous emporter et vous faire ressentir les émotions que seul l’opéra peut offrir. Peu importe que l’œuvre soit jugée facile ou non, ce qui compte, c’est le choc esthétique et émotionnel qu’elle peut donner. De ce point de vue-là, Simon Boccanegra est parfait.

Dans la note d’intention, vous parlez d’une architecture labyrinthique. Dans les premières photos du spectacle le panoptikon mouvant est certes gris, mais il a aussi l’air feutré comme une vieille chambre d’hôtel ou un vieux bureau. Ce côté papier peint et fauteuils en cuirs est-il encore plus inquiétant  (unheimlich)?
Nous avons voulu situer l’action dans un palais froid, anonyme, impersonnel et écrasant, un espace conçu pour la bureaucratie. C’est évidemment un lieu qui répond à la pratique du pouvoir de Simon pendant les 25 ans où sa vie intime est inexistante, où la vie politique est sa seule vie. Et c’est aussi un lieu dans lequel, au deuxième acte par exemple, sa vie intime avec sa fille paraît d’autant plus déplacée. C’est un contraste qui nous intéressait. Le côté labyrinthique et unheimlich provient aussi du fait que ses murs sont presque sans cesse en mouvements, ce qui accentue leur caractère d’enfermement et d’oppression : on peut s’y perdre, comme dans les arcanes du pouvoir.

Côté costumes, le choix semble contemporain? 
Nous n’avons pas cherché à donner une lecture historique de l’ouvrage, à le situer nécessairement dans une époque précise que l’on aurait cherché à rendre de manière exhaustive. Les costumes s’inspirent des années 80, essentiellement parce que l’action dans Simon Boccanegra prend place à une époque de guerre civile et de révolutions, où une nouvelle génération de jeunes hommes politiques s’installent au pouvoir et y restent. Pour donner un axe à notre travail, nous avons fait comme si l’action se situait de part et d’autre de 1989, qui fut comme on le sait un période de bouleversements politiques et sociaux pour de nombreux pays européens. Mais une fois de plus, c’est simplement un cadre qui permet de rendre l’action plus proche de nous, il ne faut pas y chercher des références à des faits et des situations précises.

visuel :Photos des répétitions de Simon Boccanegra © ©Gilles Abegg – Opéra de Dijon
Extrait musical : Coro e Orchestra del Teatro alla Scala / Claudio Abbado / 06 Jan. 1997 / Deutsche Grammophon.

Infos pratiques

Maison de l’Amérique Latine – Strasbourg
Musée des Plans-reliefs
Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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