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Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaïa : « On a la possibilité comme ça de fondre les deux instruments » [Interview]

Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaïa : « On a la possibilité comme ça de fondre les deux instruments » [Interview]

24 octobre 2018 | PAR Yaël Hirsch

Le duo de piano formé par Ludmila Berlinskaïa et Arthur Ancelle vient de sortir le premier volume de son « 2 pianos originals project » chez Melodiya. « Belle époque » propose un parcours à deux claviers dans la musique française, de Chaminade à Debussy, en passant par Hahn, l’alsacien Koechlin et Aubert avec une première mondiale. Ils seront aux Bernardins, le 17 novembre et à la salle Gaveau le 14 mars. Nous les avons rencontrés pour qu’ils nous parlent de ce projet qui nous promet déjà trois autres volumes de musique pour deux pianos.

Le répertoire pour deux pianos est-il quelque chose que vous travaillez depuis que vous vous connaissez? 

Arthur Ancelle : On travaille ensemble depuis sept ans et on déjà développé un très grand répertoire mais il faut apprendre les choses les unes après les autres et on avait beaucoup exploré le répertoire de transcription, aussi bien des très connues comme La valse de Ravel que des ajouts au répertoire par le biais de mes propres transcriptions. Après avoir fait un peu nos preuves dans des oeuvres de répertoire très virtuoses, très connues, on avait vraiment envie de se plonger au cœur du répertoire original pour deux pianos qui est une chose que les gens connaissaient peu. Considéré un peu comme le « parent pauvre » du piano. La plupart des mélomanes connaissent la sonate de Mozart, une suite de Rachmaninov et puis ça s’arrête un  peu là. Or il y a un répertoire, dès le 18ème mais surtout à la fin du 19ème siècle, qui est gigantesque qui est desservi par deux choses. Premièrement c’était compliqué de réunir deux pianos de concert dans une même salle et ça l’est toujours, ça fait peur aux programmateurs. Deuxièmement c’est un répertoire aussi exigeant que le reste or peu de pianistes ont la possibilité de travailler au quotidien un répertoire de musique de chambre à deux pianos. Il faut avoir une maîtrise technique au plus haut niveau et une liberté technique ce qui n’est pas évident. L’attaque est très rapide, il n’y a pas la même latitude qu’avec les cordes.

Comment êtes vous allé rechercher  ce répertoire? 

A.A. : Je suis passionné de répertoire et je fouille au quotidien, soit pour des programmes solos soit pour la musique de chambre. Quand j’ai eu l’idée de ce projet qui est le premier disque d’une série, j’ai cherché  dans toutes les directions et petit à petit, par agrégation les idées sont apparues. La belle époque s’est formée petit à petit, les derniers romantiques russes aussi, Blike Britain est tombé sur ma tête un soir parce que plusieurs oeuvres m’ont interpellé chez les anglais, de Britten qu’on a beaucoup joué, à Bennett, en passant par Bax ou Bowen.

L.B : En fait c’est un travail de collectionneur qu’on commence à faire. On creuse.

A.A. : Oui, on creuse, par exemple pour les anglais, au départ du projet quand on a bâti notre répertoire, j’avais très envie qu’il y ait une oeuvre d’Arthur Bliss qui est un compositeur que j’aime beaucoup, en faisant mes recherches il n’y avait rien. C’est seulement des mois plus tard que je me suis réveillé en plein milieu de la nuit et que je me suis dit que je n’avais pas assez cherché. J’ai trouvé une trace d’une oeuvre qui existait mais elle n’avait pas d’éditeur, seulement une partition qui devait exister quelque part. En Angleterre j’ai commencé à embêter tout le monde, en passant notamment par l’Université de Cambridge, jusqu’à ce que je tombe sur quelqu’un qui avait le manuscrit et qui me l’a scanné.

Le premier disque que vous avez enregistré ensemble chez Melodiya était aussi pour deux pianos est-ce que c’est dans la continuité de ce travail là ou est-ce qu’il s’agit de deux étapes différentes de votre travail ? 

L.B. : C’est complètement différent. Le premier disque que nous avions enregistré ce n’était pas chez Melodiya c’était chez Saphir. C’était Tchaikovsky et ce n’était pas par hasard. J’ai fait découvrir Francesca da Rimin à Arthur et l’idée de pouvoir partager l’amour pour cette musique qui n’est pas très connue en France c’est ce qui a nous a poussés à  commencer à jouer ensemble. Arthur a fait la transcription de Francesca da Rimini. Pour compléter, on a choisi Casse-noisettes et ça a commencé comme ça. C’est pour le deuxième disque qu’on a commencé à travailler avec Melodiya.

A.A. : Et c’était la première production réalisée par Melodiya depuis la chute de l’URSS.

Dans « belle époque », les pièces sont très intimes, courtes, vives et d’autres beaucoup moins. Les deux pianos est-ce que c’est plutôt de la musique de chambre ou justement non ? 

A.A. : Oui il y a un côté très spectaculaire qui est apprécié et recherché d’ailleurs par le public, c’est une masse sonore impressionnante. Mais c’est d’abord et avant tout de la musique de chambre, comment se fondre l’un dans l’autre. On insiste beaucoup pour jouer tête bêche et non pas deux pianos côte à côte comme ça se fait parfois. On a la possibilité comme ça de fondre les deux instruments, que le public ne sache pas qui joue quoi. Qu’on puisse avoir une sorte de « super-instrument » même si la sonorité individuelle existe. On garde cette liberté. Mais le fait d’avoir quelque chose en stéréo où on identifie clairement chaque instrument n’est pas notre conception de cette musique.

Pourquoi  le titre « belle époque » en Français ? 

L.B. : C’est de la musique française. C’est logiquement lié avec la France.

A.A. : « Belle Epoque » c’est presque une marque, c’est quelque chose qu’on peut dire en français dans toutes les langues et que tout le monde comprend. Les allemands, les russes, quand on leur dit « belle époque » savent en général à quoi ça correspond. Ce n’est pas seulement un mythe. Dans les premières valses de Reynaldo Hahn il y a cette nostalgie d’une époque bien révolue qui ne va jamais revenir. Chez Debussy c’est vraiment l’oeuvre de quelqu’un qui est brisé par le premier conflit mondial qui ne comprend pas ce qui lui arrive. Pour nous c’était important de mettre en miroir  cette oeuvre avec des oeuvres très naïves comme celles de Chaminade par exemple.

Qui était Cécile Chaminade ?

A.A. : Elle était très connue en tant que pianiste, pédagogue. Elle a fait des tournées dans le monde entier. Elle a écrit quelque chose comme 170 opus. Elle était très virtuose, elle avait des facilités mais aussi beaucoup de caractère.

L.B. : Et évidemment féministe parce qu’elle voulait exister aussi en tant que compositeur à côté de tous les hommes. Autour d’elle y avait Ravel, Stravinski, Debussy.

La première mondiale de Louis Aubert, c’est vous qui l’avez retrouvée ? 

A.A. : Quand je passe rue de Rome j’embête souvent les vendeurs et vendeuses et je commence à regarder les partitions disponibles. Le Aubert était là, j’ai regardé et j’ai le l’ai acheté bien avant la naissance de ce projet.

Et Koechlin ? 

A.A. : C’est un compositeur à part qu’on commence à redécouvrir. Les allemands ont sorti récemment deux coffrets de musique symphonique et de musique de chambre dans lesquels on a redécouvert son univers. Avec ses propres idées sur l’univers, sur la vie.

L.B. : C’est presque métaphysique.

A.A. : Je savais que cette suite unique pour deux pianos existait mais la partition n’est pas éditée et je ne la trouvais pas. L’été dernier j’ai passé quelques jours chez des amis en Bretagne où il y avait plein de cousins et d’amis et parmi ces gens il y avait Arthur Koechlin, un descendant. Il m’a mis en contact avec la personne qui a poursuivi la mise en valeur du patrimoine musical dans la famille. Par la suite ils m’ont envoyé un lien pour accéder à la partition via la BNF.

Comment vous faites l’équilibre entre les disques à deux et vos carrières solos ? 

L.B. : C’est un planning de travail. Pendant quelques mois on a des concerts pour le disque, on essaye de se concentrer sur ça.
A.A. : On essaye, dans la mesure du possible, de travailler tous les jours ensemble. Même si c’est très peu, sur une oeuvre, sur un mouvement. Travailler en solo nos programmes individuels est indispensable pour notre équilibre. On a notre répertoire en commun et aussi nos univers séparés qui sont très différents et qu’on a besoin de nourrir.

Arthur Ancelle et Ludmila Berlinskaïa, 2 pianos originals project, Belle époque, Melodiya, sortie le 12/10/2018.
Chaminade, Valse carnavalesque
Koechlin, Suite pour deux pianos, op. 6
Louis Aubert, Suite brève, op. 6 [Première mondiale]
Hahn, Le ruban dénoué, 12 valses pour deux pianos
Debussy, En blanc et noir, suite pour deux pianos, L. 134

visuel : photo officielle

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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