Musique
1395 Days without Red : Anri Sala au Centre Pompidou

1395 Days without Red : Anri Sala au Centre Pompidou

11 octobre 2011 | PAR Smaranda Olcese

Dans le cadre de sa programmation arts plastiques, Le festival d’automne à Paris invite le vidéaste d’origine albanaise Anri Sala, qui imagine sur le plateau du Centre Pompidou une rencontre d’une rare intensité entre son œuvre filmique et la performance de l’Orchestre des Lauréats du Conservatoire.

 

1395 Days without Red est le titre, quelque peu, énigmatique d’une œuvre qui conjugue la force des images dépouillées et tranchantes et la temporalité d’une musique qui en dévient, dans un subtil mouvement d’enveloppement et de contrepoint, le ressort intérieur. Diplômé de l’Ecole Nationale des Arts Déco et du Fresnoy, Anri Sala a choisi la vidéo comme moyen d’expression artistique. Ses travaux font désormais partie des collections des musées les plus prestigieux, comme le Centre Pompidou, la Tate Gallery ou le Musée Guggenheim de New York. L’artiste se donne comme défi de faire des films qui soient constamment dans le présent, où la musique joue un rôle essentiel.

Le public est accueilli par le brouhaha d’un orchestre en train de se préparer : de part et d’autre d’un écran de projection sont disposés deux contrebasses, des instruments à vent et un ensemble de cordes. Un rythme répétitif s’amorce alors que l’écran s’anime. Ses modulations vont accompagner les changements d’intensité de la couleur qui suinte de l’arrière-plan de ce cadre fixe, parcouru de jeunes branches d’arbre telles des nervures, qui respire en phase avec les oscillations de la profondeur de champ entre le flou quasi-opaque et l’acuité extrême.

L’image devient le vecteur d’un dédoublement approfondi tout au long de la pièce. Le même orchestre, dont on reconnaît facilement le chef charismatique, est filmé dans un espace indéterminé, lieu de répétition provisoire. Ces moments de répétition ponctuent la progression dramatique d’un film libéré de tout souci narratif, pur travail sur un rythme saccadé fait d’arrêts et de courses à bout de souffle. Une jeune femme marche dans la ville. Elle rencontre la caméra et chaque fois elle passe outre, s’avance dans le flou environnant. Car le réalisateur prend le parti de faire basculer dans l’indéterminé le paysage par des jeux de mise au point qui s’obstinent sur le visage de la protagoniste. Chaque traversée mobilise une angoisse et une tension énormes. Tout comme elle, des gens traversent les rues désertes comme s’ils se jetaient dans le vide.

Peu à peu, le contexte se précise : il s’agit d’une ville déserte, à l’architecture désolée, stalinienne, d’énormes avenues et carrefours s’ouvrent tels des gouffres infranchissables sous le soleil froid qui perce parfois les nuages bas dans une lumière diffuse. Ce monde est habité par une terreur persistante, laiteuse, dense. Tout espace ouvert est une menace. C’est une ville sous siège – le titre fait référence à l’assiège de Sarajevo. Des coups de snipper retentissent parfois. La peur y règne. Les rares passants sont éteints, effacés, anonymes. Ils défient la malchance à chaque coin de rue, ils s’entassent en paquets en guettant le moment propice pour traverser.

Le jeune femme s’avance portée par la musique qui se fait ailleurs. Au delà de l’exercice formel, cette œuvre est une leçon de maître de l’usage du gros plan et de la profondeur de champ qui avoisine le zéro : le flou devient matière, sentiments, musique, à l’image de ce plan où les mains du chef façonnent une matière sonore indistincte ou de cet autre où la protagoniste se jette dans le flou dans une course affolée après avoir trouvé le courage de traverser une nouvelle fois comme si c’était la dernière : elle retient son souffle, plonge, comme en apnée, marche sur un fil portée par la musique. Ces sont des moments suspendus, d’une rare beauté. Dans la solitude désolante de la ville, la jeune femme trouve la force de continuer sa traversée dans le refrain qui reprend, à souffle entrecoupé par la course, le premier mouvement de la Pathétique de Tchaïkovski que l’orchestre est en train de répéter. Un dialogue se met en place : fiévreux, fragile. La force de la proposition d’Anri Sala est de le faire déborder l’écran, les instruments sur scène s’y mêlent discrètement, alors que la voix gagne en assurance. Elle prend corps, triomphante, avant de se lancer dans une ultime traversée devant l’écran redevenu rouge et pulsatile, source de passion et d’énergie vitale.

 

Journées Michel Cartry organisées par la revue Incidence les 14 et 15 octobre 2011
Concert gratuit du Choeur du King’s College de Cambridge au Musée d’Orsay, le 28 occtobre 2011 au Musée d’Orsay
Smaranda Olcese

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