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Les monologues voilés : quand le verbe se fait ostentatoire…

Les monologues voilés : quand le verbe se fait ostentatoire…

14 octobre 2011 | PAR Hassina Mechaï

Après avoir cartonné en Belgique et aux États-Unis, « Les Monologues voilés » de la néerlandaise Adelheid Roosen débarquent au Petit The?a?tre de Paris jusqu’au 1er janvier. Chronique.

A tout avouer, c’est avec un petit sentiment de défiance qu’il a fallu pénétrer dans ce théâtre. Sentiment confus que tout était joué avant même que la pièce ne commence. D’accord, voyons, voyons, l’Islam, la femme, le voile : l’horrifique trinité repoussoir de notre sainte laïcité répond bien à l’appel (pas du muezzin bien sûr). Et puis, vient le communiqué de presse de cette pièce, feuilleté avec circonspection. Il est dit que cette pièce est « une interrogation sur la place de l’Islam et des musulmans dans la société. L’Islam est-il compatible avec la République ? La République est- elle prête à accepter en son sein les Musulmans ? La laïcité est-elle en danger? »… brrr, n’en jetez plus. ! Voilà de la réflexion lyophilisée prête à l’emploi, de quoi avoir une fatwa sur le dos…

Ensuite quoi ? quelques remarques saisies au vol devant le théâtre : ah l’excision, ah le mariage forcé, ah la virginité, ah la lapidation. Ok le bréviaire de quelques-uns des spectateurs avait été dument préparé. Ensuite ? ah oui le dispositif scénique maintenant : un canapé incarnat, un peu « harémisant », un peu « shérazadesque », prêt à accueillir les confidences, les murmures des femmes alanguies. Ensuite ? un écran large, au fond, qui diffuse des images filmées visiblement dans un hammam. Images sépia comme subrepticement volées, eau, boucles brunes humides, massages, morceaux de corps mordorés. Ah, l’orientalisme maintenant ? Un harem de stuc laborieusement recréé dans un théâtre du bourgeois 9eme arrondissement ?
Et puis, elles sont apparues ; 4 femmes puissantes.
Et rien d’autre n’a semblé nécessaire tant ces comédiennes remplissaient l’espace de leur vie et de leur honnêteté. Car ces femmes, à la beauté altière, toutes différentes, ne disaient pas leur texte, elles vivaient des maux. Elles se faisaient porte-parole, porte flamme, porte drame, porte larmes ; elles disaient à voix haute, à voix forte les murmures de 70 femmes toutes musulmanes et toutes vivant aux Pays Bas. Elles nous faisaient entrer dans une sororité légère, bienveillante.
Et c’est là que toute méfiance est tombée, comme des scories poussiéreuses, comme des voiles lourds. Car elles auraient pu tout aussi bien être d’ailleurs, de partout, ces femmes. Elles parlent, disent, rient, jouent de la prunelle et du bassin, du corps présent, ostentatoire, arrogant. Ce corps, justement…il est musulman et alors ? il est surtout féminin. Il est le corps que toute une partie du monde ne saurait voir et enterre à coup de voiles tandis que l’autre partie du monde veut trop en voir et le dénude de façon frénétique.
Et là, nul misérabilisme, nul voyeurisme, crudité des mots seulement pour mieux dire la dureté de la vie. Mais chaque désenchantement, hop un déhanchement moqueur. Pour chaque larme, un éclat de rire ; pour chaque humiliation, la bravade de leur corps.

12 dialogues donc, 12 destins, 12 femmes.. La chanteuse, Hassiba Halabi berce de son oud ou de sa flûte chaque monologue. Ses chants en arabe, mélopées douces ou moqueuses, viennent souligner, accompagner, consoler…Grand coup de cœur à cette musicienne à la présence légère. Ces trois amies déploient autant de talent, ménestrelles d’une chanson de geste éternelle : la femme et l’homme.
.Les situations s’égrènent alors, dans une mise en scène fluide et chorégraphiée. Ici, voyez cette jeune Marocaine qui se préfère lesbienne ; Là, cette solaire Turque qui brûle d’amour pour son ami exilé aux Pays Bas. Par ici, cette vieille Somalienne qui décrit avec une distance chirurgicale le procédé de l’excision. Par là, cette jeune femme mal mariée, mal aimée, mal heureuse.
Et puis des trouvailles scéniques malicieuses, comme cet hymen figuré par un chewing-gum étendu, étiré, pour décrire cette intéressante membrane, puis mâché et remâché crânement par les actrices.
Le grand absent-présent de ces 12 dialogues est bien évidemment l’Homme, le mâle, …le mal ? non et c’est là justement que cette pièce évite l’écueil évident de la mise en accusation systématique de l’homme, a fortiori s’il est musulman. L’homme y apparaît tout autant comme une victime de cultures qui assènent une place à chacun et sexualisent l’espace et les rapports humains de façon étouffante. Et puis parfois, de façon malicieuse, l’homme est berné, manipulé notamment quand les actrices expliquent comment les femmes solidaires pallient à l’absence de virginité des mariées par des procédés peu…orthodoxes.
La Bible, le Coran sont cités également, soulignant de façon égale, que les textes religieux mal interprétés, sur-interprétés, mésinterprétés, peuvent autoriser toute domination sociale, sexuelle.
Les monologues voilés valent la découverte. Cette pièce est une révélation ; c’est une apocalypse au sens premier du terme, c’est-à-dire un dévoilement qui nous confrontent à toutes nos idées reçues, voiles immatériels qui opacifient tout autant une saine vision du monde.

Les Monologues voilés, écrit et mis en scène par Adelheid Roosen,


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Hassina Mechaï

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