Fictions

Tiens ferme ta couronne : « de l’intérieur de la tête mystiquement alvéolée » de Yannick Haenel

Tiens ferme ta couronne : « de l’intérieur de la tête mystiquement alvéolée » de Yannick Haenel

28 août 2017 | PAR Marianne Fougere

Dans son dernier roman, Yannick Haenel confirme, s’il le fallait encore, son statut d’écrivain visionnaire mais profondément mondain.

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I would prefer not to… Je préférerai ne pas … vous raconter l’intrigue du dernier livre de Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne. Je préférerai ne pas … mais ma tâche de critique – et ma rédactrice en chef ! – n’a que faire de la célèbre phrase prononcée par Bartleby dans le livre d’Herman Melville. Puisque je n’ai pas le choix, je préférai me contenter du strict minimum. Dans ce roman, donc, il est question d’Herman Melville, de Moby Dick plus exactement ; il est question de littérature, de la condition d’écrivain plus exactement ; mais également de cinéma, de Cimino et d’Apocalypse Now plus exactement. Je pourrai ajouter aussi qu’on y croise Isabelle Huppert, qu’on visite en nocturne le Musée de la Chasse et de la Nature, qu’on dîne en compagnie d’un dalmatien – un seul pas les 101 !, ou qu’on assiste à une tentative de résurrection… Tels sont les ingrédients de ce roman qui se dévore d’une traite alors même que la recette, telle que j’ai préféré ou ne pas préféré vous l’expliquer, peut paraître bien indigeste.

Et ce n’est sans doute pas la présence d’un anti-héros qui va adoucir la note déjà bien salée ; elle peut néanmoins lui rajouter un peu de piquant tant le décalage entre le monde extérieur et Jean Deichel, étonné par les filles collés à leur portable ou par l’intolérance d’un maître d’hôtel sosie du Président, est grand. Si grand que Jean, contemporain de la violence des rafles des réfugiés sur les trottoirs de Paris et des vidéos hallucinées de l’Etat Islamique, ne voit rien ou préfère ne pas voir. La violence, ce témoin qui s’ignore, préfère la regarder au travers des récits mythologiques – et, si possible, en compagnie de bouteilles de bière ou de verres de vodka bien fraîche : ceux offerts par Melville et Cimino, que la réalisation par le second d’un film sur le livre du premier doit faire rencontrer…

A moins que cette rencontre, au sommet de la question du mal, à la tension entre création et extermination, nous file entre les doigts comme la vérité s’enfuit dès que Jean s’en approche. A moins que le tournage de ce film qui traite « de l’intérieur de la tête mystiquement alvéolée de Melville » n’ait jamais lieu, Jean préférant, si près du but, ne pas mettre fin à la quête – véritable chasse – qui l’obsède à l’instar de Robert De Niro dans The Deer Hunter refusant de tirer sur sa proie. Ce refus n’est plus synonyme de renoncement, de celui qui conduit au bord du néant. Son aventure, qui nous conduit des rues ensanglantées de Paris aux berges du lac Nemi en passant par Ellis Island, n’est plus indifférence. Ses hallucinations et les collisions incongrues que commente Haenel sont bien plutôt autant d’épreuves spirituelles qui soulèvent la question de notre réception et de notre adhésion au monde. Et c’est tout le talent de Yannick Haenel que de les construire, de nous élever dans un royaume fait de mystères et de merveilles. Tiens ferme ta couronne, écrivait Proust dans ses carnets. Tiens ferme ta couronne, car Haenel nous conduit dans une folle cascade de courts-circuits esthétiques. Tiens ferme ta couronne et ouvre grand tes yeux si tu veux entrapercevoir le « daim blanc effarouché »… Mais de cela non plus, I would prefer not to… Je préférerai ne pas vous en parler : Tiens ferme ta couronne et plonge dans cet hallucinant roman !

Yannick Haenel, Tiens ferme ta couronne, Paris, Gallimard, sortie le 17 août, 352 p., 20 euros.

Visuel : couverture du livre

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Marianne Fougere