Fictions
« Sur la mort d’un voyageur », la contre-enquête de Didier Fassin

« Sur la mort d’un voyageur », la contre-enquête de Didier Fassin

01 juillet 2020 | PAR Jean-Marie Chamouard

Didier Fassin est médecin, anthropologue et sociologue. Dans « Mort d’un voyageur » il réalise une étude « clinique » sur le décès d’Angélo, lors de son interpellation par le GIGN. Cette contre enquête espère redonner une dignité à la famille du défunt.

Lorsqu’il est contacté par un collectif de trois femmes, le drame de la mort d’Angelo s’impose au sociologue Didier Fassin avec « une force saisissante ». Angelo, 37 ans, appartient à la communauté des gens du voyage. Condamné à plusieurs reprises pour vols, il n’est pas retourné en prison à la fin de sa permission. Considéré comme dangereux il est appréhendé par le GIGN dans la ferme familiale. Réfugié dans une grange il est tué par les gendarmes. Que s’est il passé dans cette remise ? Les versions de la famille et des gendarmes sont inconciliables. Le sociologue réalise alors une contre enquête : il bénéficie d’un accès au dossier, il interroge les protagonistes et les témoins du drame et décide de rédiger ce livre. Pour la famille la brutalité de l’intervention du GIGN est choquante, comparée à « une scène de guerre » et les coups de feu ont été entendus quelques secondes seulement après l’entrée des gendarmes dans la grange. Les gendarmes parlent de la violence de la « cible » et de légitime défense. Pour le procureur la parole des gendarmes est plus légitime que celle de la famille et la priorité est d’éviter les désordres dans l’espace public à la suite de cette mort fâcheuse. L’instruction conclue à un non lieu en faveur des gendarmes malgré les contradictions de l’enquête. La sœur d’Angélo adhère à un collectif mais pour la famille « l’injustice de la justice » et l’indignité de cette mort rendent le deuil impossible. La vérité factuelle est, dans ce cas précis, inaccessible pour la justice qui doit toutefois se forger une opinion puis une conviction. Cette conviction est influencée par la hiérarchie des crédibilités et par la force des affinités qui expliquent peut être le non lieu en faveur des gendarmes.

Cet ouvrage est une enquête journalistique et sociologique mais aussi un travail littéraire : Didier Fassin doit ré écrire le récit de ce drame pour y intégrer toutes les versions contradictoires. Il le fait dans un style clair, précis, ciselé. En réhabilitant la parole de la famille, l’auteur, comme le collectif espèrent restaurer sa dignité. A travers le recoupement de tous les témoignages l’auteur réalise une véritable autopsie de ce drame éclairant le lecteur sur le fonctionnement de la justice. Le livre condamne la stigmatisation des gens du voyage, leur mise à l’écart de la société rendant leur parole inaudible pour la justice. L’auteur fait naître la compassion du lecteur pour la famille et même pour Angélo, délinquant récidiviste mais aussi victime d’une misère sociale et d’un engrenage carcéral. Le rôle de la sœur est primordial en dissuadant les proches de recourir à la violence, en militant dans le collectif « Justice pour Angélo ». Ce collectif tente de rapprocher les gens du voyage des habitants du quartier, de désenclaver la culture Rom, de promouvoir la fraternité : « l’égalité ce n’est pas pour nous, la fraternité, il nous reste que cela ». Au-delà du cas d’Angélo ce texte est une réflexion sur les rapports entre la vérité et la justice. La justice énonce une vérité mais elle n’a pas toujours accès à toute la vérité. Dans les affaires mettant en cause les forces de l’ordre, l’enjeu est aussi l’honneur et l’autorité morale de l’institution. En relatant le drame de la mort d’Angélo, Didier Fassin a écrit un très bel essai qui éclaire le lecteur sur le fonctionnement des forces de l’ordre et de la justice.

Didier Fassin, Mort d’un voyageur, Editions du Seuil, 158 pages, 17 Euros, sortie en Mars 2020.
Visuel : couverture du livre

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Jean-Marie Chamouard

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