Fictions

Mystérieuse avancée de la nuit de Jakuta Alikavazovic

Mystérieuse avancée de la nuit de Jakuta Alikavazovic

25 août 2017 | PAR Marianne Fougere

Prix Goncourt du Premier Roman en 2008, Jakuta Alikavazovic livre en cette rentrée un roman ambitieux à la beauté d’une absence présente.

[rating=4]

C’est un roman-fantôme que nous livre Jakuta Alikavazovic avec L’avancée de la nuit. Roman-fantôme puisque hanté : hanté comme le sont nos nuits, hanté par le spectre d’une mère disparue, hanté par ce qui a été perdu, hanté par ce qui peut être encore sauvé, hanté par le souvenir de la peau de l’être aimé, hanté comme le sont ces rues que le conflit a dévasté. La guerre, déjà, transpirait de son roman Le Londres-Louxor. Ce livre pourrait être rebaptisé Paris-Sarajevo, puisque c’est aux confins des Balkans que Alikavazovic nous transporte, au cœur de cette guerre qui, malgré les projets européens de paix perpétuelle, déchirait encore récemment notre continent.

La guerre, en réalité, n’affleure, qu’en arrière-plan. Le drame à venir prend place dans une chambre d’hôtel. Paul, étudiant et veilleur de nuit, regarde comme hypnotisé l’occupante de la 313 aller et venir sur ses écrans de contrôle. Bientôt, il partagera plateau-repas et parties de sexe, sans pour autant élucider le mystère qui entoure Amélia Dehr, jeune héritière des hôtels Elisse. Jusqu’au jour où celle-ci disparaît, la première d’une longue série de disparitions…

Comme la poésie documentaire de la mère d’Amélia, le livre de Alikavazovic parfois nous échappe, mais, telle L’avancée de la nuit, il finit inéluctablement par nous happer. On ne peut manquer d’être irrité par le comportement puéril d’Amélia devenue mère, par l’anxiété de Paul qui, s’il le pouvait, enfermerait tout ce dont à quoi il tient dans le bunker de son appartement. Et pourtant, on est fasciné par l’histoire d’amour manquée mais terriblement belle qui unit, malgré, tout ces deux personnages. On est touché par cette femme chez qui tout conspire à s’éloigner et aspire à la dérive et à l’oubli. En véritable archéologue, Alikavazovic recueille ces fragments de vie en creux desquels se dessinent le paysage des villes d’hier défigurées par les bombes ou le visage de la ville de demain, « une ville déserte, désertée, une ville où personne ne sortait passé la tombée de la nuit et où tournaient pourtant, en permanence, des caméras de surveillance ; (…) ou une ville qui n’a de ville que de nom car elle est depuis si longtemps pilonnée, bombardée, que rien de vivant n’y subsiste ni n’ose s’y aventurer, si ce n’est peut-être les drones qui se glissent dans les rues en ruine et les immeubles en ruine et les chambres en ruine pour nous montrer ce qu’est un monde sans hommes, et qui sont pourtant le monde des hommes, entièrement de leur fait et de leurs désirs sombres ». Bref, une ville fantôme où les hommes tenteraient de sauver ce qui peut l’être de leurs amours perdus.

Jakuta Alikavazovic, L’avancée de la nuit, Paris, Editions de l’Olivier, sortie le 24 août 2017, 288 p. 19 euros.

Visuel: couverture du livre

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