Fictions

Au cœur des ténèbres avec Errol Henrot

Au cœur des ténèbres avec Errol Henrot

25 août 2017 | PAR Marianne Fougere

Premier roman bouleversant, Les Liens du sang laisse présager une plume poétiquement engagée. Une belle surprise pour un sujet pourtant d’une « banale » actualité.

[rating=5]

Qui n’a pas été saisi d’effroi à la vue des images tournées dans des abattoirs par l’association L214 ? Qui n’a jamais essuyé les critiques de potes végétariens au moment de commander un carpaccio ? Qui n’a jamais pensé qu’en effet il serait bien de réduire sa consommation de viande ? Mais qui, en même temps, ne s’est jamais dit que les vegans étaient quand même un peu fanatiques ? Qui, en même temps, ne s’est jamais dit que donner des droits aux animaux était absurde tant que des êtres humains étaient traités comme de vulgaires bouts de viande ? Qui, en même temps, n’a jamais salivé, sans une once de culpabilité, devant un bon burger ? Le sujet du traitement fait aux animaux, sujet épidermique par excellence, nous met face à toutes nos contradictions. C’est à ce sujet brûlant que s’affronte, dans un premier roman enlevé et poétique, Errol Henrot, gamin des champs qui, en grandissant, a compris à quoi pouvaient servir ces curieux bâtiments à l’entrée de la ville, d’où sortaient cris et odeurs épouvantables.

Peu de gamins rêvent, il est vrai, de devenir « tueur »… On parle des vrais tueurs, pas de ceux que l’on voit à la télé ou sur les écrans de ciné, mais ceux qui chaque jour voient flancher sous leurs coups les corps de bêtes plus ou moins grosses, plus ou moins résistantes. François ne s’est d’ailleurs jamais vraiment posé la question. Celle de son avenir oui, mais que choisir dans cette multiplicité de scenarii possibles ? Pour lui faciliter la tâche peut-être, pour venir en aide à ce gamin introverti sûrement, pour se venger sans doute, son père a décidé pour lui. Six mois de stage, et l’avenir – ah, l’avenir !, ce serait l’abattoir jusqu’à la retraite ou jusqu’à ce que mort s’ensuive. D’ici là, la mort c’est François qui allait la donner ; la mort était donc une affaire de famille…

Les Liens du sang nous plonge dans l’univers nauséeux et suffoquant d’un abattoir industriel. On ne va pas y aller par quatre chemins : on se prend des geysers de sang dans la gueule, l’odeur fétide des chairs et de la peur parvient jusqu’à nos narines, l’inhumanité de nos actions nous est renvoyée en pleine face. Bref, ça hurle, ça pue et ça brutalise à tout va, mais Errol Henrot réussit mieux que nul autre – mieux que nous sans aucun doute – à rendre à cette boucherie sans nom, sinon son humanité, du moins sa vitalité. Et la tâche n’est pas aisée dans un monde où la gestuelle mécanique ôte à chacun pensée et imagination. « Autant essayer de souffler de l’oxygène dans des poumons privés de vie ». Mais pourtant la vie réussit malgré tout à pénétrer dans cet univers morbide, et plus encore la lutte pour la vie. Au travers de son personnage principal, Henrot montre ce qu’il coûte de courage à ceux qui comme François pensait pouvoir – devoir ? – se soumettre à l’ordre des choses mais qui, face à l’absurdité de ce jeu de massacre – vie et abattoir confondus – ressentent le besoin de crier, de sentir leur corps s’enflammer à nouveau, « pour se rendre compte qu’il y avait encore une conscience là-dessous ».

Et si crier ne suffit pas, il ne reste qu’à s’en remettre aux branches accueillantes des arbres, au pépiement des oiseaux, à l’obscurité rassurante de la jungle. A l’instar de François qui trouve dans la forêt un véritable abri, Henrot nous fait cadeau d’un livre-refuge : refuge pour ces sujets qui ne survivent pas à la fureur et à la simplification des discussions publiques, refuge pour ceux qu’une tâche atroce et ingrate accule, refuge pour ceux qui, comme nous, veulent suspendre un instant leur jugement avant de répondre à la question pour ou contre les abattoirs. L’éclaircissement que nous procure le roman d’Henrot est de ceux dont seuls les poètes ont le secret. Au cœur des ténèbres, on comprend que la question des abattoirs n’est pas tant une question animale qu’une question proprement humaine : la question de ce(ux) que nous voulons être, la question de la société que nous voulons construire et transmettre.

Errol Henrot, Les Liens du sang, Paris, Le Dilettante, sortie le 23 août 2017, 192 p., 16,50 euros.

Visuel: couverture du livre

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