Essais
La catastrophe ou la vie : journal de Jean-Pierre Dupuy en temps de pandémie

La catastrophe ou la vie : journal de Jean-Pierre Dupuy en temps de pandémie

10 mai 2021 | PAR Yaël Hirsch

Si l’auteur de Pour un catastrophisme éclairé (Seuil, 2002) a été sollicité pour donner son éclairage sur la pandémie, c’est dans ce journal qui suit un an de pandémie qu’il rassemble ses idées et aussi sa colère contre les « coronasceptiques ».

Penser la catastrophe

L’heure est grave et il n’y a pas de place pour les catastrophistes éclairés nous dit Jean-Pierre Dupuy, puisque les prophètes n’ont pas su parler avant la catastrophe et la prévenir en sonnant l’alarme. Nous sommes tous au cœur de la pandémie, à parts égales et que personne ne dise que les plus de 65 ans sont plus vulnérables et les jeunes dans le sacrifice, c’est une pensée d’économiste qui nous fait honte en relativisant la réalité de la catastrophe avec des statistiques. Dans ce cette somme d’essais écrits à chaud, vous l’aurez compris, Jean-Pierre Dupuy réaffirme dans la lignée de Hans Jonas une approche philosophique et métaphysique de la catastrophe : la vie doit prévaloir et on ne peut pas sacrifier une génération.

La peur et la colère

Lui même octogénaire, très effrayé d’attraper cette maladie qui lui serait fatale et séparé de sa famille au Brésil est très en colère contre ceux qui disent que le coronavirus n’est qu’une petite grippe. Jusqu’ici on le comprend. Mais cette colère va très loin : elle commence par un énorme coup de patte contre toutes une série de penseurs et collègues (André Comte Sponville, Michael Foessel, Didier Fassin et l’élève de son maitre Ivan Illitch : David Cayley. ceux qui pensent faux sont de deux camps, selon Dupuy : les coronasceptiques dans le déni de réalité et les foucaldiens ou agambeniens qui tentent de définir une « vie nue » objet de biopouvoir qui n’aurait pas de valeur pour l’opposer à une vie sociale riche et pleine d’échanges et d’action…

Conservation ou réaction? 

L’on entend la peur et la colère de Dupuy, l’on apprend un peu de sa mise en garde sur ce qu’on fait dire aux statistiques et bien sur que le coronavirus est plus qu’une « petite grippe » ou alors on entre dans une théorie du complot. Néanmoins, alors qu’il s’insurge contre l’idée de stigmatiser et laisser mourir « les vieux », le philosophe n’hésite pas à généraliser le comportement « des jeunes » irresponsables sans aucune finesse. Voire avec des formulations choquantes : « Comme dans le cas du sida, le gouvernement n’a pas pu aller très loin dans la répression de ces plaques tournantes. Il ne pense pas pouvoir se permettre de stigmatiser les jeunes, pas plus qu’il ne voulait singulariser les homosexuels à l’époque où l’on croyait qu’eux seuls transmettaient le sida. Les virus se réjouissent de ses atermoiements » p. 229.

Quelle pensée de la liberté ?

Ainsi, de moralisation en parti pris très conservateur, rien n’est dit sur l’Etat d’exception qui va avec la crise sanitaire et tout se passe chez Dupuy comme si c’était par vertu que chacun parvenait à rester chez soi, à renoncer à échanger, manifester et socialiser. Alors qu’on a bien compris que la sécurité n’existe pas dans la vision du monde du Dupuy, le mot liberté, lui n’apparait qu’à la page 259 pour nous rappeler comme dans un mauvais cours de philosophie de lycée « la liberté ce n’est pas pas de faire ce qu’on veut si cela conduit au malheur général ». Un peu court, pour penser la catastrophe et la vie…

Jean-Pierre Dupuy, La catastrophe ou la vie, pensées par temps de pandémie, Seuil, 276 p., 20 euros, sortie le 04/03/2021.

visuel : couverture du livre

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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