Essais
[Interview] Jean-marc Quaranta, dévoreur de Michel Houellbecq

[Interview] Jean-marc Quaranta, dévoreur de Michel Houellbecq

07 novembre 2016 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le 16 novembre, à l’invitation de Lauren Malka se tiendra un « Banquet houellebecquien » à la Bellevilloise. A cette occasion, Jean-Marc Quaranta auteur de  Houellebecq aux fourneaux  (éditions Plein Jour) sera accompagné des lectures de Noam Morgensztern, de la Comédie française pour commenter le menu 100% Houellebecq proposé.

Quel est votre plat préféré ?

Difficile à dire : c’est surtout celui que j’ai envie de cuisiner et de manger, de partager avec la famille et les amis !

Est-il présent dans les ouvrages de Houellbecq ?

Beaucoup de plats qu’on trouve dans le roman de Houellebecq étaient déjà dans mon répertoire personnel : blanquette de veau, lasagnes, farcis, poivrons à l’huile, couscous, raviolis… mais j’ai découvert aussi des plats qui ont intégré mes menus, notamment le Poulet aux piments verts de Plateforme il témoigne de la place des cuisines étrangères chez Houellebecq, et surtout c’est très bon !

Avez-vous rencontré Houellbecq, était-il au courant de votre projet un peu fou ? Est-ce que vous allez lui demander de l’insérer dans son prochain roman ?

Je crois à la liberté absolue du romancier et de son œuvre, je ne vais pas m’immiscer dans l’alchimie qui existe entre celui qui écrit et son texte ! Je me suis même posé la question, avant de me lancer dans l’écriture, de l’impact qu’un tel livre pourrait avoir sur la suite de son écriture, en le faisant s’intéresser à cet aspect bien présent mais peu perceptible de son œuvre. C’est une question qui ne se pose pas avec Proust, mon auteur de prédilection, qui lui aussi a eu à intégrer à son travail d’écriture les remarques et travaux des critiques littéraires, ça lui a plutôt bien réussi et je me suis dit que Houellebecq saurait très bien digérer tout ça aussi !

J’ai rapidement échangé avec Michel Houellebecq, après avoir publié le livre, qu’il a été le premier à recevoir. Nous nous sommes croisés au vernissage de Rester vivant, son exposition au Palais de Tokyo. Je me suis présenté et il m’a dit : « Ah, c’est vous ! le sujet m’a surpris… », en tirant sur sa cigarette comme il en a l’habitude… je réserve la suite aux participants du banquet houellebecquien du 16 novembre !

Je ne l’ai pas mis au courant du projet pour deux raisons : je ne me sentais pas, au départ, capable de résister au regard de l’auteur et de son éditeur sur le projet. Comme vous le dites, c’est un peu fou, inattendu, donc fragile ; une fois le livre écrit, il avait son existence, et je pouvais le défendre. D’autre part, je voulais conserver une totale indépendance de chercheur, rester seul face à l’œuvre, ne pas être influencé, dans un sens comme dans l’autre ; c’est pour la même raison que je n’ai pas proposé le projet à Flammarion, non par crainte de pressions, mais pour ne pas courir le risque de sembler en service commandé.

Donc vous avez tout lu ? Comment cela s’est passé, vous aimiez cet auteur et en lisant vous avez noté la place prépondérante de la nourriture, volontiers populaire d’ailleurs

Oui, j’ai tout lu, bien sûr…et même (re)(re)relu. J’ai lu Houellebecq au début des années 2000 et cela m’a convaincu qu’il était un écrivain important, sur le plan romanesque, bien plus que sur celui de l’analyse de la société. C’est une manie française qui veut qu’un écrivain doive être un psychologue ou un sociologue, on le dit de Balzac et de Proust, alors que leur œuvre vaut avant tout parce qu’elle renouvelle les formes romanesques. Il m’a semblé évident que c’était aussi le cas de Houellebecq.

Pour autant, je suis resté en retrait de cette œuvre, d’abord car j’ai beaucoup travaillé sur Proust et sur les ateliers d’écriture, ensuite car, comme certains lecteurs, les polémiques autour de lui m’ennuyaient un peu. AvecSoumission, j’ai rencontré un livre qui est une franche comédie et où la littérature occupe une place centrale (ce dont quasiment personne n’a parlé), j’y ai aussi remarqué la présence et le rôle important de la nourriture, ce que la relecture des deux premiers romans Extension du domaine de la lutte et Les Particules élémentaires m’a confirmé. Le projet qui tenait du paradoxe (on mange chez Houellebecq, et c’est bon !) est devenu un travail de recherche très rigoureux.

Le livre s’adresse notamment aux lecteurs qui sont, comme moi au départ, intéressés par Houellebecq mais ne savent pas comment le lire, et veulent entrer dans son œuvre par la porte littéraire (et culinaire), ce qui l’aiment y trouveront de nouvelles raison de l’apprécier, ceux qui lui sont hostiles, pourront commencer par les recettes, puisque la cuisine est ce qui rassemble et se partage, ils verront que si on l’aborde comme un romancier son œuvre vaut qu’on s’y arrête.

Avez vous envie de décliner la « recette » de votre livre à d’autres romanciers, vivants ou morts ? Si oui lesquels ?

Il y a  beaucoup de livres sur la cuisine des écrivains. La particularité de Houellebecq aux fourneaux est que les recettes sont intégrées aux commentaires sur les romans, elles sont là à titre de preuves et aussi comme une incitation à se mettre à cuisiner. Un des enseignements des romans de Houellebecq est que nous sommes totalement coupés du monde réel, de la matière, nous savons glisser nos mains sous le tissu d’un maillot de bain pour caresser le corps qu’il recouvre, mais ignorons la manière dont on en fabrique le tissu, et cela peut être vécu comme une frustration, d’autant plus forte qu’elle est imperceptible et s’étend à tous les domaines de l’existence. La cuisine est le moyen le plus simple de reprendre nos vies et le monde en main. Le dispositif du livre est donc directement issu de l’œuvre dont il parle. Refaire la même chose avec un autre auteur reviendrait à plaquer cette démarche sur une œuvre à laquelle elle ne serait pas forcément adaptée. C’est le sujet qui doit donner sa forme à l’écriture.

Mais je souhaite poursuivre dans la voie d’une recherche sur la littérature qui emprunte des chemins et des méthodes inhabituelles, proches de la recherche action – faire de la cuisine pour mieux comprendre un écrivain et ses romans –, ou de la recherche création – faire un essai de critique littéraire avec des recettes de cuisine qui ont une valeur démonstrative. L’essentiel est de faire découvrir des choses intéressantes et de donner du plaisir au lecteur, « un peu de fête », comme disait Brassens !

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