Essais
Il faut s’adapter — sur un nouvel impératif politique de Barbara Stiegler

Il faut s’adapter — sur un nouvel impératif politique de Barbara Stiegler

25 mars 2019 | PAR Antoine Couder

Sans en nommer explicitement les protagonistes d’aujourd’hui, le livre de Barbara Stiegler lève un voile sur les soubassements néolibéraux de la pensée politique, gauche et droite confondues. À lire absolument avant les prochaines élections.

 

Darwin, Lippmann et les autres. On voudrait recommander le brillant essai de cette professeur de philosophie politique (apriori fille de Bernard Stiegler) qui propose une promenade propédeutique au cœur de la pensée libérale, de la déclaration d’indépendance américaine (1776) à nos jours même si l’actualité n’apparaît qu’en filigrane à travers les différents chapitres qui s’appuient sur le constat d’une obligation d’adaptation de l’espèce humaine dans un monde où «tout va trop vite» et qui — surprise — ne semble pas dater du monde d’Internet.
L’auteure en retrouve le fil avec la révolution industrielle et surtout, la pensée darwinienne qui, mal analysée, aboutit à réduire les interactions entre les hommes à une lutte des forts sur les faibles. En suivant le débat qui oppose deux figures clés de cette histoire, le théoricien Walter Lippmann et le philosophe injustement méconnu John Dewey, Barbara Stiegler pointe les hésitations de la philosophie libérale qui, actant l’impossibilité d’auto-organisation de la société, se fait super- dirigiste en invoquant la nécessité de créer une matrice favorable à une croissance harmonieuse.

Tout régenter. Une pensée «venue d’en haut» qui finit par proposer une sorte de dictature des experts seuls «bien informés» du potentiel de développement et des justes choix qui s’imposent. Autant Lippmann suit cette pente dont on connaît aujourd’hui le dénouement (le monde a changé, il faut s’adapter) autant Delwey défend jusqu’au bout la vertu de la confrontation critique avec les non-experts et la possibilité de «mieux entendre» le monde après coup. A la lecture, on est vite pris de stupeur politique en constatant à quel point ce débat et cette pensée structurée mais souvent aveugle — gauche et droite confondues — voudraient tout régenter : les problématiques de santé (référence à Malthus en lien avec l’auto subsistance de la planète mais aussi la régulation du bien-être) et d’éducation (adapter les formations à l’emploi, s’engager dans des approches cognitives des pédagogies).

Stases ou métastases ? Mais c’est sur la question des gilets jaunes que le livre offre un registre de pensée idéale, reliant la crise à une histoire plus souterraine des mouvements populaires (il faudrait examiner de près toutes les révoltes qui ont émaillé l’histoire ouvrière des États-Unis au XIXème siècle) et posant avec éclat ce dysfonctionnement de la communication entre des élites qui veulent «bien faire» et disent savoir comment il faut s’adapter (la taxe carbone) et ceux qui luttent contre les changements venus d’en haut sans pour autant trouver une formulation politique à leur mouvement. Une lutte entre résistance et changement, flux et stase comme dit l’auteur, dont la crise actuelle donne un exemple sidérant.

«Il faut s’adapter — sur un nouvel impératif politique», Barbara Stiegler, éditions Gallimard — NRF Essais, 22 euros. 

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Antoine Couder
Antoine Couder est journaliste. Il est l’auteur de « Fantômes de la renommée (Ghosts of Fame) », sélectionnée pour le prix de la Brasserie Barbès 2018. Son travail explore le lien narratif entre document et fiction et plus particulièrement le thème de la musique, entendue au sens de l’écoute et de l’inspiration qu’elle procure. Il prépare actuellement une biographie de Jacques Higelin (Castor Astral, 2020)

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