Essais
Elisabeth Roudinesco pourfend les dérives identitaires dans « Soi même comme un roi »

Elisabeth Roudinesco pourfend les dérives identitaires dans « Soi même comme un roi »

16 avril 2021 | PAR Jean-Marie Chamouard

Elisabeth Roudinesco est historienne et psychanalyste. Dans ce livre érudit, l’auteure propose une étude critique des études de genre, de la pensée anticoloniale et post coloniale tout en déplorant les dérives identitaires.

L’essoufflement des combats collectifs émancipateurs et la globalisation économique ont conduit à une réaction identitaire. La société, à la fois narcissique et dépressive est angoissée par « le fantasme d’une perte d’identité ». Elisabeth Roudinesco part de ces constats pour explorer les dérives identitaires. Elle débute, à partir de l’exemple libanais, par l’assignation confessionnelle. Les études de genres ont permis une remise en cause du patriarcat, une meilleure visibilité des minorités sexuelles. La fierté a pu remplacer la honte. Mais des excès sont à déplorer comme les mouvements lesbiens extrémistes, pour qui les hommes sont les ennemis, ou les transgenres qui envisagent une transition dès l’enfance. L’auteure revient sur la déconstruction des théories raciales après la deuxième guerre mondiale et sur la pensée anti raciste et anticolonialiste de Levy Strauss, Aymé Césaire et Frantz Fanon. Jacques Derrida avec « la déconstruction » a été l’inspirateur d’une pensée post coloniale qui voulait reconstruire les sciences sociales par le bas, en donnant la parole « aux subalternes ». L’emprise communautaire a ensuite favorisé des dérives obscures ou extravagantes de cette pensée post coloniale. La montée de l’Islam radical a provoqué des querelles identitaires qui sont devenues un enjeu politique. Les revendications identitaires extrêmes ont pu conduire à « un antiracisme racisé ». Le livre se termine par l’étude des identitaires de droite dont les thèses d’invasion, de grand remplacement et de perte de l’identité française ont été popularisées par Eric Zemmour.

L’accès à une reconnaissance et à une identité est nécessaire à l’émancipation des opprimés. Elizabeth Roudinesco déplore les dérives identitaires d’une pensée initialement libératrice qui par un retournement tragique peut conduire à une régression normative. Comme Frantz Fanon elle craint la spinale infernale du « soi même comme un roi et contre les autres ». Elle garde toutefois un point de vue équilibré sur les études de genres et les études post coloniales. L’auteure propose des contre-feux, esquisse des chemins pour échapper à la mâchoire identitaire: la laïcité contre l’emprise des religions, l’accès à la culture universelle pour les minorités, la réflexion sur une mémoire historique partagée. Comme psychanalyste elle aborde aussi le soin : la psychiatrie doit sortir de la « typologie identitaire », de la catégorisation du DSM pour réinvestir la subjectivité du patient.
« Je suis-je, voilà tout ». Elizabeth Roudinesco cite Michel Serres pour mettre le « sujet » au cœur du débat en reconnaissant ses trois déterminants fondamentaux : le biologique, le social et le psychisme. L’affirmation d’une subjectivité indépendante de toute appartenance ou territoire était pour elle le sens profond du slogan « Je suis Charlie » Elle réfère aussi à la phrase de Claude Levi Strauss : « Ni trop loin, ni trop près » c’est-à-dire ni la mondialisation uniforme ni le nationalisme réducteur mais reconnaitre la nécessaire diversité des civilisations. Tels pourraient être les messages de ce livre.

Elisabeth Roudinesco, Soi-même comme un roi, Seuil, 272 pages, 17,90 Euros, sortie en Mars 2021.
viseul couverture du livre

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