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Fréhel de Johann G. Louis

Fréhel de Johann G. Louis

09 mai 2022 | PAR Katia Bayer

Les sorties de romans graphiques éclipsent les ouvrages plus anciens potentiellement aussi bons qu’eux, recommandés par les libraires, véritables passerelles entre éditeurs, auteurs et lecteurs. C’est le cas de Fréhel, sorti aux éditions Nada en 2018. Cet ouvrage épais imaginé par Johann G. Louis revient sur l’histoire de la chanteuse Fréhel s’étant offerte plusieurs vies, entre famille désunie, misère financière, débuts dans la chanson, reconnaissance (inter)nationale, amours tumultueuses et fin tragique.

Il est passionnant de découvrir au hasard des parutions des destins hors du commun. Si la mode va à de stupides chanteuses refaites au répertoire plus que basique, il est pertinent de découvrir aujourd’hui l’histoire de Fréhel, née Marguerite Boulc’h en 1891, dans une famille qui avait du mal à joindre tous les bouts. Patiemment, l’auteur Johann G. Louis retrace la vie de l’interprète de La Java bleue qui dès le plus jeune âge nouait une fascination pour le monde de la nuit, du music-hall, des excès. Fréhel débute dans la vie avec des petits boulots qui l’indiffère, son regard étant invariablement porté vers la chanson à texte, dite « réaliste ». Sa mère, elle, lui porte bien peu d’intérêt, la considérant comme une bouche à nourrir. En parallèle, elle sent son énorme potentiel en lui extirpant les quelques pièces ramenées à domicile après avoir chanté.

Très vite, Fréhel est livrée à elle-même. Victime d’attouchements de la part d’un inconnu croisé en pleine nuit, elle grandit comme elle peut jusqu’au jour où elle se marie avec Roberty, un homme qui lui préfère une autre chanteuse (Damia). Elle fait la connaissance de Maurice Chevalier dont elle tombe amoureuse et qui lui préfère finalement Mistinguett. Sa carrière, elle la mène entre deux événements intimes, mondiaux jusqu’à sa dernière apparition publique en 1950. Femme de son temps, avant-gardiste même, Fréhel a des copains partout, fréquente Colette, Gabin et les autres, signe quelques tubes restés en mémoire tels que La Coco, Si tu n’étais pas là, Où sont mes amants, Tel qu’il est et va influencer pas mal d’artistes (de Renaud à Gainsbourg en passant par Olivia Ruiz).

Hormis les repères biographiques, ce qui accroche dans ce roman, c’est les flash-back de la chanteuse, devenue vieille, ruinée, énorme. Son récit à la première personne, son enfance difficile, ses souvenirs, ses regrets, racontent l’envers du décor d’une vie bien remplie. La chanteuse a vécu intensément, librement, s’offrant à l’amour, aux relations sans lendemain, à la fête mais aussi à l’alcool et à la cocaïne, de quoi bien exciter les gazettes de l’époque. Une star dans toute sa splendeur et sa déchéance.

On découvre aussi en Fréhel un vrai personnage qui choque les bien pensants, fait rire les ouverts d’esprit, n’hésite pas à pousser la chansonnette à la moindre occasion, laisse une trace sur son passage. Ce qu’on aime surtout dans ce roman, c’est la Frehel enfant et celle à l’aube de sa mort. Celle qui vient de la rue, qui ne la quittera jamais au fond, maîtrisant ses codes mieux que personne, celle qui connait la faim étant petite et qui se laissera gagner par la soif en grandissant, celle qui planque ses sous dans ses vêtements pour ne pas les donner à sa mère et qui se fait dépouiller par les hommes, en vieillissant.

Le roman étant pour le coup graphique, il propose une belle palette visuelle. C’est de l’aquarelle, c’est doux, c’est coloré. On peut réagir à l’image mais les costumes, le langage, les moeurs, les plans dans les cafés, les théâtres et les coulisses reflètent bien l’esprit de cette drôle de belle époque, libre et intense, et témoignent de l’effort de documentation de l’auteur. On pourrait se dire que la ou plutôt les vies de Frehel se serai(en)t bien offerte(s) une adaptation cinéma. Et c’est drôle car Johann G. Louis a une grosse affection pour l’art n°7.

Il aura fallu trois ans à l’auteur pour venir à bout de Fréhel. Depuis, il a adapté en BD la romancière américaine à succès Susie Morgenstern avec La petite dernière paru en 2021 chez Dargaud. En parallèle, il a réalisé deux courts-métrages et a été script sur des courts de fiction. Il est intéressant de voir que l’auteur se balade à la fois entre le scénario, le découpage de séquences, le conte, l’image et le dessin. Actuellement, il prépare son premier long-métrage. Et l’on se met à espérer que dans ses cartons BD, il y aura prochainement une autre histoire de femme libre, fonceuse, aux ailes consumées.

Fréhel de Johann G. Louis : 288 pages, éditions Nada

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Katia Bayer

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