Cinema
Scénographier les témoignages : Rétrospective Emil Weiss au mémorial de la Shoah

Scénographier les témoignages : Rétrospective Emil Weiss au mémorial de la Shoah

20 janvier 2022 | PAR Yaël Hirsch

Jusqu’au 25 janvier, le Mémorial de la Shoah propose pour la première fois une rétrospective de l’oeuvre du documentariste Emil Weiss. 40 ans de recherche et de réflexion sur la Shoah sont présentés par le réalisateur et ses invités. 

Né à Cluj en 1947 et issu d’une famille juive touchée par la Shoah, Emil Weiss se tourne vers ce sujet plus personnel à l’abord de la quarantaine, en 1985, après l’attentat revendiqué par le « Jihad islamique » contre le Festival International du Cinéma Juif à Paris en 1985, qu’il organisait. Le résultat est une quinzaine de films dont la trilogie Hourban (destruction) avec Auschwitz, premiers témoignages (2010), Criminal Doctors, Auschwitz (2013) et Sonderkommando Auschwitz-Birkenau (2007).

Auschwitz au centre de l’objectif

Le camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau est au centre de la plupart de ces documentaires et le sujet multimedia du projet Auschwitz Projekt (présenté au Mémorial) qui rassemble une somme considérable de données en 45 pastilles vidéos (soit 261 minutes) et des textes placés sur une grande topographie du camp et de ses environs. L’idée centrale de ce travail est qu’Auschwitz est une grand complexe industriel, où l’usine de mort –  inscrite dans un territoire bien défini et qu’il faut connaître et mesurer – était aussi au coeur du dispositif impérial et de l’effort de guerre de l’Allemagne nazie. Une thèse finalement assez proche de celle d’Hannah Arendt quand elle démontre dans le Système Totalitaire que la solution finale est le centre de l’idéologie et du régime hitlériens. Weiss, lui, par la caméra, fait sentir la terre, le sol, le territoire cette extermination: « Plus qu’un camp de concentration, Auschwitz est le centre d’un vaste complexe : on y trouve géographiquement inscrites les preuves matérielles de l’application de la totalité des politiques menées simultanément par le IIIème Reich ». Auschwitz est le point vers lequel culmine tout son art de réalisateur, un lieu très présent, où l’herbe a repoussé, avec des images presque belles, champêtres, mais aussi des vestiges et les voix des témoins…

Par-delà le visage et les témoins  ? 

Comment rendre compte de l’extermination? Comment utiliser la caméra pour montrer, démontrer avec ce qu’il reste ? Emil Weiss propose une réflexion qu’il veut absolument à la fois esthétique et éthique, « à la fois dans le domaine de la connaissance objective et l’exercice plastique propre au cinématographe ». Evidemment, il filme après Nuit et Brouillard de Resnais, après la série Holocauste et après Shoah de Lanzmann. Et ce que met en lumière de manière assez intéressante cette grande rétrospective, c’est qu’il commence lui aussi par la mémoire, par les témoins, jusqu’au début des années 2000. Des survivants directs comme le bouleversant Ernest Bogler (Mémoire d’Ernest, Oratorio pour une voix et une machine à coudre, 2001, à louer ici), des témoins qui ont VU les camps comme le réalisateur américain Samuel Fuller qui a fait partie des soldats qui ont libéré Falkenau (et ont été chargés de prendre des images-témoins), interviewé dans un documentaire de 1988. Ou encore des dialogues avec des figures qui ont inlassablement interrogé le racisme et l’antisémitisme comme le grand historien et irrésistible interlocuteur Léon Poliakov (film de 1996).

Mais à mesure que les derniers témoins directs s’éteignent, le cinéma d’Emil Weiss semble se concentrer sur leurs mots pour les graver dans nos mémoires. Des mots crus, nus, lus par des voix avec les accents qui correspondent,  avec une caméra qui sillonne inlassablement les lieux du massacre et des photos qui exposent ce qu’on a trouvé – ce qui restait et ce qui reste de l’intolérable qui est décrit. Dans ce cinéma qui s’ancre visuellement dans les lieux et  les infrastructures de la fabrique « démentielle de cadavres » (Arendt), les paroles ne sont pas « suffoquées » (pour reprendre le mot accusateur de Primo Levi) : les fait sont dits et clairement énoncés sur de belles images, une belle scénographie et une jolie musique. Dans un geste qui casse le moule Lanzmann et prend le contrepied des grincement existentiels d’un cinéma à la Resnais, Emil Weiss propose de renouveler le rapport aux témoins;  ses images les fait peut-être « rentrer dans le cadre »  à un moment où les derniers d’entre eux disparaissent. Mais il propose une autre manière de continuer à dire ce qui s’est passé, sans plus courir après ceux qui ont vu. Avec ce cinéma, Les mots  pour le dire sont toujours ceux des témoins comme la survivante de Ravensbrück Charlotte Delbo (disparue en 1985 quand Weiss se recentrait sur la Shoah). C’est le dernier film proposé par de documentariste et qui sera projeté le 25 janvier au Mémorial. 

visuel : ©-Mishkan World Productions 

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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