Cinema
Interview : Dans les coulisses du « Raconte-moi citoyen » avec Antoine le Bos

Interview : Dans les coulisses du « Raconte-moi citoyen » avec Antoine le Bos

19 décembre 2020 | PAR Yaël Hirsch

Depuis 14 ans, le Groupe Ouest a installé en Bretagne une résidence de cinéma légendaire. Chaque année huit auteurs participent  à ce programme dont l’un des outils phares est le « Raconte-moi ». Cet outil a été mis au service des citoyens par le biais d’artisans et entrepreneurs bretons. Tandis que ces « Raconte-moi » citoyens passent à la fin du 19/20 de France 3 depuis le 12 décembre, Antoine Le Bos, directeur du Groupe Ouest, nous fait entrer dans les coulisses de ces tournages pas comme les autres.

Pouvez-vous nous parler du Groupe Ouest ?
Nous existons depuis 14 ans et avons créé dans un petit village du Finistère, au bord de l’eau, un lieu imaginé par des auteurs pour des auteurs. L’idée était de créer dans un village en Bretagne un paradis pour des auteurs de cinéma et de séries qui ont envie de se ressourcer. Ils sont encadrés par une équipe de 30 scénaristes très compétents, qui ont tous expérimenté l’épreuve de porter sa propre matière. Nous avons commencé avec 6 auteurs la première année et aujourd’hui, le bouche-à-oreille a bien fonctionné : nous en comptons 1000 accueillis, avec une moyenne de 200 par an, venus d’une cinquantaine de pays. Contrairement aux écrivains qui entretiennent un rapport individuel à leurs lecteurs, les scénaristes produisent un document qui va circuler au sein de toute une équipe et donner lieu à un film, toujours vu par plusieurs dizaines voire centaines de personnes à la fois. C’est fait pour être un sport collectif…

Dans ce dispositif, à quoi sert le « Raconte-moi » ?
C’est un outil très central qui s’est dessiné avec les années. Alors que nous travaillons avec des experts venus des sciences cognitives pour développer nos méthodes, nous nous sommes rendus compte de la puissance de l’oralité. Raconter utilise des ressources uniques chez un auteur : la spontanéité et la nécessité de conclure ; quand nous nous adressons à quelqu’un, le cerveau met en place un contrat et met en place un chemin pour terminer. Cette zone d’atterrissage possible n’est pas générée par l’écrit. Lorsque le cerveau humain se met à raconter il devient une machine à forer dans les possibles. Le « racontage » oral est bien plus proche de la mise en espace d’un futur film qu’un texte écrit. Pour les chercheurs, le cerveau humain est équipé pour fabriquer une sorte de proto-cinéma. Si bien qu’un scénario ce n’est pas simplement de l’écriture, mais plutôt la conception et la fabrication d’un monde.

[Teaser] Raconte-moi… from Le Groupe Ouest on Vimeo.

Quand et comment avez-vous décidé d’offrir cet outil du « Raconte-moi » à d’autres métiers ?
Dès lors que nous avons créé le think tank européen StoryTANK, qui réunit des chercheurs en sciences cognitives et des scénaristes, nous avons élargi l’usage de nos outils évolutifs au-delà du cinéma. Cela fait cinq ans que nous faisons des expériences qui sortent du champ strict du scénario pour aller vers celui des actions humaines. Notamment avec le « Raconte-moi », il s’agit d’aller plus loin que la communication à laquelle nous sommes habitués : celle qui a un message officiel à faire passer en mobilisant de belles images et de beaux discours. Mais cela n’a pas grand-chose d’humain. La matière apportée par la fabrique de récit devient précieuse, quand, au contraire de ce type de communication, on touche, au cœur, à l’équilibre, et qu’on est dans le trouble qui permet in fine d’y voir plus clair. C’est donc vers une communication profonde que nous dirigeons ceux qui utilisent nos outils. Et le « Raconte-moi » est exigeant : l’on coupe dès que celui ou celle qui se raconte renoue avec une communication officielle ou superficielle.
Quand des chefs d’entreprises, agriculteurs, ostréiculteurs l’ont utilisé, leurs retours ont été très émouvants. Ils ont joué le jeu d’aller chercher par le récit la matière friable et chercher l’endroit où ils étaient le plus puissamment universels pour passer de la communication de surface à la communication profonde.

Comment se sont passés les enregistrements ?
Le travail s’est passé avec des petits groupes d’une quinzaine de personnes, qui sont allées loin dans l’émotion, sous le regard lucide et bienveillant des autres. C’était un travail de groupe où la sensibilité et la lucidité de chacun s’est mise au service des autres. C’est l’une des grandes forces du « Raconte-moi » : dépasser le mythe du héros qui se dépasse seul, pour montrer que le dépassement passe par un travail collectif. C’est sur la base d’un vécu commun que les participants se libèrent d’une parole verticale pour trouver, avec l’aide des autres, leurs propres réponses aux  questions qui se posent à eux. L’exigence et la générosité est que personne ne quitte la salle tant que chacun n’a pas trouvé de réponse sur la manière de fabriquer pour demain et, dans son domaine à elle ou à lui, un récit qui permette de construire et se projeter. En cherchant ce point d’incandescence nécessaire pour aller au combat, l’on revient à la tradition des griots sénégalais qui, avant de se battre, ne se préparent pas seulement physiquement, mais racontent et se racontent.

visuel : affiche (c) Groupe Ouest

« Quo Vadis Aida ? » de Jasmila Žbani? remporte la flèche de Cristal des Arcs Films Festival 2020
Portraits intenses et irisés dans le Hors Piste des Arcs Film Festival
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture