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Entretien avec Pauline Pelsy-Johann, réalisatrice de « Entre les barreaux, les mots » : reconstruire son identité par la parole

Entretien avec Pauline Pelsy-Johann, réalisatrice de « Entre les barreaux, les mots » : reconstruire son identité par la parole

25 mai 2018 | PAR Aurore Garot

Entre les barreaux les mots, le nouveau documentaire de Pauline Pelsy-Johann est aussi poétique que politique. Inscrits à des cercles de lecture, les détenus de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis se (re)construisent et s’évadent à travers les mots et l’imaginaire produit par la littérature. A l’occasion de sa sortie le 30 mai au cinéma Saint André des Arts, nous sommes partis à la rencontre de la cinéaste.

Un documentaire mélangeant prison et littérature, c’est original !
Quand j’étais adolescente, je suis allée voir une rétrospective de films réalisés en prison notamment ceux d’Anne Toussaint (Sans elle(s) et In Situ) qui est invitée à l’une de nos tables rondes. Quand j’ai commencé mes études en cinéma, j’ai eu envie de travailler avec ce public, les détenus, pour des raisons à la fois esthétiques et éthiques ; comment peut-on représenter, mettre en scène l’enfermement du corps en prison ? Est-ce que l’emprisonnement aide les détenus à se reconstruire ou empire-t-elle leur état ? Associée à ma passion pour la littérature, j’ai pu rencontré l’association Lire c’est Vivre, qui a initié le projet de la bibliothèque et des activités culturelles au sein de la maison d’arrêt de Fleury-Mérogis et qui fêtait ses 30 ans en 2017. Ils voulaient faire quelque chose pour l’occasion. J’ai donc passé un à deux jours par mois auprès d’eux pour voir comment se déroulaient les cercles de lecture avec les détenus et pour parler avec eux de ce que cela leur apportait. Un an après, le tournage a commencé !

Les contraintes de tournage ont dû être nombreuses…
Ce documentaire fut un grand défi à relever en effet ! Je n’avais pas le droit de filmer les visages des détenus, et je ne devais filmer que ceux qui étaient condamnés. En prison, ton image ne t’appartient plus, elle appartient à l’État, ton identité subjective disparaît. J’ai donc fait une mise en scène plus radiophonique, pour centrer sur la voix et le corps, sans utiliser le regard. J’aurai pu flouter les visages mais je voulais faire retrouver aux détenus leur humanité pour casser les stéréotypes que l’on peut avoir sur eux. C’est un public qu’on ne voit pas et qui n’a pas de voix pour se défendre face aux préjugés qui les poursuivent. Je voulais travailler sur ce conflit entre la déshumanisation de la prison par la privation du regard et la sublimation du corps que je voulais rendre beau grâce à un travail de lumières afin de leur rendre leur dignité.

Les détenus étaient-ils ouverts à l’idée d’être acteurs de votre documentaire ?
Oui ! J’ai eu quelques entretiens avec eux et j’ai toujours essayé de créer un espace « safe » pour leur permettre de parler librement. L’objectif n’était pas de voler leurs paroles et leurs visages mais de leur permettre de se révéler à moi comme à eux-mêmes, d’être authentique, de faire tomber les masques.

Qu’est ce que leur apportent ces cercles de lecture ?
L’évasion, la projection dans le futur et surtout l’apprentissage d’un nouveau langage, souvent restreint jusqu’alors, qui contribue à la construction de leur identité. Chaque livre et passages lus sont discutés et par exemple après avoir lu Voyager de Ken Russell, j’ai appris que beaucoup n’ont jamais voyagé et il s’agit souvent de la même classe sociale. Avec l’Étranger d’Albert Camus, certains ont été stupéfaits par le fait que l’auteur arrivait à décrire si bien ce que l’on ressent en prison, sans même en avoir fait. De même pour l’Article 347 du Code Pénal de Tanguy Viel, beaucoup se sont reconnus dans les histoires de procédures judiciaires et de procès. La littérature leur permet de mettre des mots sur ce qu’ils vivent, sur leurs émotions et de prendre du recul, de les comprendre. Ils trouvent du réconfort à travers les mots. Ils s’évadent aussi de leur cellule pour partir dans un autre monde, une autre vie, une autre appréhension du réel. A Fleury-Mérogis, les détenus n’ont que 1h30 de promenade par jour, le reste du temps, ils sont enfermés dans leur cellule, même pour manger.

De quoi devenir fou…
Pendant les jours de tournage, il faisait une chaleur terrible, les couloirs étaient très calmes. Par soucis d’authenticité de tournage, j’ai décidé de laisser ce silence. Mais d’habitude, il y a un boucan pas possible! Les détenus crient, frappent les portes…Certains en deviennent effectivement fous et ont des suivis psychiatriques. Au club de lecture c’est différent. Le calme est bien réel. Les hurlements presque bestiaux des couloirs se transforment en paroles construites…Plus humaines. C’est un canalisateur d’émotions et une manière de se reconstruire. Il permet de voir au delà des barreaux et de retrouver son humanité.

Le film pose la question de la détention : qu’est-ce qu’on fait de ce temps ? A quoi sert-il ? Mon but est d’ouvrir un débat de société qui me semble nécessaire.

 
Entre les barreaux les mots a été récompensé par le prix du Best Blog Doc du Mediterranean Film Festival à Syracuse.
A découvrir au Cinéma le Saint André des Arts Tous les jours à 13h à partir du 30 mai 2018 jusqu’au 11 juin (sauf mardi 5 juin) et séances supplémentaires les mardis 19 et 26 juin. Chaque projection est suivie d’un débat sur la place de la culture en prison
Visuels : ©Boubkar Benzabat

Infos pratiques

Cité des Sciences & de l’Industrie
Théâtre Victor Hugo
La Mante-Religieuse

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