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[Critique] « The Giver » belle proposition de SF pour ados. Divertissant et amenant la réflexion

[Critique] « The Giver » belle proposition de SF pour ados. Divertissant et amenant la réflexion

01 novembre 2014 | PAR Gilles Herail

Bien meilleur que Le Labyrinthe qui est pourtant un triomphe au box-office français, The Giver est une proposition de SF adolescente de bonne tenue, cherchant à allier le divertissement et la réflexion. Malgré une certaine naïveté dans son discours philosophique, The Giver séduit par un vrai travail esthétique et une volonté de se détourner (parfois) des sentiers battus. 

[rating=3]

Synopsis officiel: Dans un futur lointain, les émotions ont été éradiquées en supprimant toute trace d’histoire. Seul « The Giver » a la lourde tâche de se souvenir du passé, en cas de nécessité. On demande alors au jeune Jonas de devenir le prochain « Giver »…

The Giver crée un univers de science-fiction à la Brave New World. Les comportements de chacun sont contrôlés par des traitements chimiques qui annihilent toute passion humaine, pour tarir à la source la potentialité du conflit. La société s’organise autour d’une division parfaite des tâches, au service d’une communauté pacifiée cherchant à maintenir stabilité et bonheur apparents. The Giver apporte un élément nouveau à ce canevas classique, qui donne tout leur intérêt aux deux personnages principaux: le donneur (Jeff Bridges) et le receveur (Brendon Thwaites) de mémoire. Car cette société aseptisée a cru bon de conserver la connaissance de l’Histoire à travers une personne dont le rôle est à la fois de se rappeler et d’utiliser sa connaissance du monde d’avant pour mieux conseiller les décisions présentes. Une idée passionnante, source de questionnements sur le thème de la réécriture de l’histoire, de la censure, et de la volonté de protéger les hommes contre eux mêmes. The Giver n’a pas l’ambition de construire un discours philosophique solide. Mais il dissémine ici et là des idées intéressantes, tout en souhaitant s’attirer la sympathie du public.

Le jeune héros est faussement fade, percevant tout au premier degré, pur produit de la société dans laquelle il a grandi, s’émerveillant ou s’indignant avec naïveté de ce savoir qu’il découvre jour après jours lors de ces discussions avec son mentor. Son évolution est remarquablement traitée, mettant le personnage face à des images, des émotions et une violence qu’il ne comprend pas. Le jeu sur le masculin/féminin questionne aussi, quand la révolte du personnage est lié au destin d’un nourrisson trop faible qui va être éliminé. La mise en scène tente souvent de s’affirmer pour magnifier le sujet. Le réalisateur joue sur les tonalités grises, invitant progressivement de plus en plus de teintes vives, collant à l’évolution émotive du personnage, qui découvre l’émotion comme la couleur. Le rythme est tranquille, les décors et des effets spéciaux modestes, proches de qu’a pu faire Andrew Nicol. Tout bascule malheureusement de manière un peu trop rapide, trente minutes avant la fin, cassant le travail d’atmosphère qui commençait à prendre, pour placer deux trois course pourduites sans intérêt. The Giver souffre aussi d’un manque d’imagination criant pour illustrer les émotions humaines perdues, que le protagoniste va apprendre à découvrir. Des ralentis, de la danse, des sourires factices, des mariages. Les scènes de flash-back très ratées empêchent le film de passer dans la catégorie supérieure.

Et pourtant, cherchant à faire du cinéma, malgré un budget limité, et présentant des personnages bien dessinés, The Giver ne laisse pas indifférent. Se risquant à être bavard et à ne pas céder à la fausse frénésie, le film fait surement partie des meilleures productions SF pour ados de ces dernières années.

Gilles Hérail

The Giver, un film de science-fiction de Philipp Noyce avec Meryl Streep, Jeff Bridges et Brendon Thwaites, durée 1H37, sortie le 29/10/2014 

Visuels et bande-annonce officiels du film.
[Live Report]: L’orchestre national de France éclatant sous la baguette de Leif Segerstam
Hatufim saison 2 : projections en avant-première le 5 novembre à Paris
Gilles Herail

One thought on “[Critique] « The Giver » belle proposition de SF pour ados. Divertissant et amenant la réflexion”

Commentaire(s)

  • Tarambana

    1- Passé rasé = utopie ou dystopie ?
    – Nous allons découvrir dans ce film TOUS les éléments d’un scénario dystopique :
    o L’eugénisme, qui est clairement représenté par l’«élargissement », ou cérémonie de l’ailleurs, ainsi que par la conception des enfants par des mères porteuses et des généticiens. C’est la sélection naturelle, et l’amélioration de la race par l’élimination physique des « inutiles ». Même Platon et Tomas More, respectivement dans leur « Cité idéale » et dans Utopia, laissent apparaître cette nécessité d’amélioration de la race. Mais c’est Adlous Huxley qui a le plus orienté son œuvre vers ce problème dans son roman Le Meilleur des mondes (similitude parfaite avec notre film).
    o L’éducation est confiée à la communauté et non à la famille. Les enfants sont « adoptés » et ne connaissent pas leurs géniteurs. Il faut éviter les émotions liées à la relation maternelle.
    o C’est une société communautariste qui ressemble en tous points à celles imaginées par les auteurs utopistes comme Platon, More, Cabet, Campanella, Fourier, Godin.
    o Selon ce principe, c’est l’homme qui est au service de la communauté, et non l’inverse. C’est le principe premier du communisme. Cette notion est très forte dans notre film. (A noter que la Renaissance du avait mis fin à l’obscurantisme médiéval au 15e siècle, avec ses grands penseurs humanistes tels qu’Erasme, Rabelais, More, D’Aubigné, Ronsard, Montaigne, Du Bellay, Marot, en remettant l’homme au centre de tout, et non l’inverse).
    o Le langage : sous prétexte d’avoir de la précision dans le langage, la communauté, bien au contraire, l’appauvrit et le rend imprécis notoirement par tous les termes qui peuvent exprimer une émotion ou un sentiment. Tout membre de cette communauté qui dit « amour » se voit impitoyablement repris pour « préciser » son langage. Le passeur dit très justement à ce propos : « on ne saurait être plus précis », pour redonner tout son sens au mot amour. Le langage restreint a été étudié, ainsi que ses conséquences, par Georges Orwell dans son roman 1984, avec l’instauration d’une « novlangue » (nouvelle langue) créée pour satisfaire les besoins idéologiques de l’Angsoc (pour Socialisme Anglais) : il doit favoriser la parole officielle et empêcher l’expression de pensées critiques. Et pour mieux imposer la pensée unique (1984 est une critique acerbe du communisme).
    o Chaque membre de la communauté est surveillé en permanence par des caméras qui filment la vie en 360°. Cela ne va sans évoquer de manière très explicite le système de surveillance de Big Brother et ses écrans de contrôle – un concept 2.0 avant l’heure – imaginé par G. Orwell dans 1984. Ceci permet non seulement de maîtriser le comportement de chacun, mais d’ôter toute trace identitaire individuelle : ma vie appartient à la communauté. Très présent et très similaire dans l’œuvre de Zamiatine Nous autres, qui, à l’instar de G. Orwell, s’alarme des méfaits du communisme.
    o On retrouve toutefois une tradition très ancrée chez l’homme : le rite initiatique du passage de l’adolescence à l’âge adulte. Mais ici, on dit au futur « homme » qu’il doit désormais tout donner à sa communauté, jusqu’à la fin.
    o Ce film est donc très clairement une dystopie (ou contre-utopie). Le rôle de Jonas, pratiquement seul contre tous, est également caractéristique des dystopies. C’est le seul point positif qu’elles comportent : il reste UN espoir, « Vous aurez l’occasion de tout reconstruire…» (à partir d’une nouvelle utopie ?!)
    o Ce totalitarisme accepté de tous est à étudier avec le concept de la servitude volontaire développé par Etienne de La Boétie au 16e siècle. Voire aux études de la philosophe Hannah Arendt dans les années 1960 sur la banalité du mal. Le risque d’une communauté comme celle décrite dans The Giver serait une perte totale du passé qui éliminerait la moindre trace permettant une réflexion sur la servitude et le mal en question et bloquerait tout espoir de réaction.
    o Nous avons beau nous situer dans un monde théoriquement idéal, il existe tout de même des prisons, une police, un service d’ordre, et des punitions prévues. Théoriquement, le système utopique aboutit à un monde idéal où toutes ces choses sont inutiles. Mais on ne sait jamais ! Douter de son utopie, c’est avouer à demi-mot qu’elle n’est pas vraiment une utopie, qu’elle n’est pas idéale.
    o Disparition du passé, mais aussi de ses supports les plus emblématiques : plus de livres. Seul le dépositaire a une bibliothèque. The Giver rejoint le roman et le film éponyme de Ray Bradbury Fahrenheit 451.

    2- Passé douloureux… mais indispensable
    – Nous nous apercevons rapidement que le passé est souvent douloureux. Au fur et à mesure que le passeur injecte des souvenirs de l’humanité dans la mémoire de Jonas, celui-ci a de plus en plus de mal à les assimiler. Le passeur a tout le mal du monde à le convaincre que c’est le prix à payer. Connaître l’histoire du monde est une souffrance qui doit s’estomper avec le rêve d’un avenir meilleur… et se rappeler des belles choses, même si elles sont plus rares et plus faciles à supporter que les mauvaises.
    – Nous découvrons aussi que la mémoire ne saurait se limiter à la mémoire individuelle. Le film insiste surtout dans l’apprentissage de Jonas à accepter la mémoire collective.
    – L’argument avancé par la grande sage est toutefois percutant : elle dit que connaître le passé, c’est sombrer automatiquement dans la jalousie, la colère et le ressentiment. Le risque qu’ils représentent est automatiquement éliminé par l’identique, et par la perte d’identité individuelle.
    – La meilleure preuve que le passé est indispensable est qu’il y a nécessité d’un dépositaire de la mémoire, censé orienter les sages, qui, sans mémoire, ne sont plus si sages que cela.

    3- De l’émotion… au sentiment.
    – L’absence de passé est l’une des caractéristiques des utopies, qui préfèrent en faire table rase pour mieux entamer une nouvelle vie.
    – Cette absence de passé se complète avec l’absence d’émotions. Sachant que les émotions fixent la mémoire, on comprend mieux que les utopies préfèrent le moins de références possible au passé. La mémoire est un repère qui permet d’établir un jugement critique, une remise en question. L’injection, qu’il faut entendre par la prise d’une espèce de drogue, vise à remplacer ce manque, par un procédé artificiel. On pourrait émettre l’idée d’une actuelle société de consommation qui joue ce rôle de drogue, de substitut à la véritable émotion, voire d’une société qui s’appuie de plus en plus sur le virtuel en lieu et place du réel. Ce qui pourrait bien nous conduire à étudier la Caverne de Platon !
    – Dans ce film, on découvre clairement le processus de création des sentiments (qui sont notre personnalité, puisque qu’ils représentent un état stable de l’individu) à partir des émotions (qui sont des réactions spontanées, éphémères).
    – Jonas apprend rapidement les bienfaits des émotions, leur caractère indispensable, vital, malgré les inconvénients qu’elles laissent supposer : elles sont tout autant positives que négatives, et laissent transparaître par les sentiments qu’elles créent, la notion de Bien et de Mal : une dualité que l’homme a créée et dont il a un besoin impérieux pour continuer à vivre son humanité.
    – Jonas voit très rapidement la nécessité de transmettre cette capacité à ressentir des émotions à toute la communauté.
    – On peut aussi vérifier que l’absence d’émotions aboutit inéluctablement à ce qu’elles sont censées fabriquer : les sentiments. Donc, sans émotion, cette communauté a basculé dans une société sans amour. On verra très vite que cette absence est intolérable pour le passeur et c’est la première notion de vie qu’il va inculquer à Jonas.
    – C’est sa curiosité qui s’exacerbe et qui va le motiver dans cette entreprise. On pourrait relancer un débat sur l’inné et l’acquis à son sujet. Jonas est naturellement plus curieux et plus réceptif aux émotions que ses congénères. On apprendra qu’il a été soigné pour des excès en la matière quand il était enfant. Il était différent. Peut-être seulement hyper sensible ? Il représente en tous cas une erreur de la génétique, une faille du système supposé idéal.
    – Analyse de la gestion des couleurs par le réalisateur, de sa symbolique.
    o Noir et blanc = la vie de chaque membre de la communauté
    o En couleur = pour ceux qui voient « au-delà »
    o A noter que nous constaterons que le rouge est la première des couleurs discernables par Jonas de manière explicite dans le film. Outre sa correspondance avec la passion, le sang, la vie, la pomme rouge est le premier objet dont Jonas est conscient de la couleur. Ce choix est évidemment relié à celui de la pomme biblique de l’arbre de la connaissance, fruit croqué par Eve et qui va occasionner l’expulsion de l’Homme du paradis terrestre et la fin de l’âge d’or qu’il avait connu jusqu’à présent.
    o On va aussi vérifier l’utilité du rêve, dans sa version freudienne. Jonas utilise le rêve enfantin de Gabriel pour l’apaiser, lui faire ressentir qu’on a de l’amour pour lui. Gabriel est un enfant hyper sensible qui pleure de l’abandon de l’amour maternel. Faut-il voir une corrélation entre le prénom et l’archange Gabriel (il est le messager de Dieu dans la Bible et le Coran)?

    4- Le Bien et le Mal = propre de l’Homme ?
    – Nous découvrons le traumatisme de la guerre, de sa violence. Mais nous découvrons aussi la violence naturelle de la souffrance et de la mort, nécessaire pour apprendre à VIVRE. C’est ici que la notion philosophique du bien et du Mal est la plus évidente.
    – Le Mal est tout aussi nécessaire que la Bien. Sans l’un, l’autre n’existe pas. Leur dualité est donc indispensable. Ne pas perdre de vue que c’est la société qui fixe les bornes du bien et du Mal.
    – Le plus délicat pour l’homme est de savoir mesurer l’équilibre. Le manichéisme pur et dur, tout ramener à l’une ou l’autre de ces notions, est problématique. Il faut toujours un mal pour un bien, on voit d’ailleurs Jonas asséner un coup de poing à son meilleur ami car son devoir le lui impose. Il doit alors faire appel à sa conscience du bien et du Mal (ange ou démon ?). Jonas, nouveau rédempteur, nouveau Christ de sa communauté qui, à l’instar d’un Jésus frappant à coups de fouet les marchands pour les chasser du Temple de Jérusalem sert toujours à légitimer la « bonne violence » ? Y aurait-il une « bonne » violence ? Camus l’envisage dans son Homme révolté.
    – Il est évident que la colère de Jonas apparaît comme courageuse et juste.
    – On voit de manière très claire que l’absence de conscience du bien et du Mal aboutit à des dérives choquantes. Le fait qu’ils n’en soient pas conscients est-il une mauvaise chose ? La question peut se poser dans ce film, car les victimes – conscientes ou non – du Mal (au sens que nous pouvons en donner) ne souffrent pas. Elles ont même conscience de vivre une expérience bénéfique à la communauté.
    – On les a persuadés qu’ils vivent le Bien absolu. Mais leur absence de connaissance du Mal les empêche d’avoir une opinion rationnelle.

    5- Puiser de la force dans les souvenirs
    – Le réalisateur insiste particulièrement sur la relation Passé / Présent / Avenir. Il veut prouver que ces trois notions sont intimement reliées, indissociables malgré les risques encourus.
    – Tous ceux qui contrarient ce fonctionnement sont coupables.
    – Il faut laisser à l’homme des choix qu’il fera en fonction de valeurs acquises par l’éducation et l’expérience. Le problème étant que l’homme fait trop souvent de mauvais choix, et parfois en toute connaissance de cause.

    CONCLUSION
    – Le souvenir permet de tenir en cas de difficultés individuelles ou collectives
    – Le souvenir permet de trouver des motivations profondes qui transcendent l’être humain de simple animal à sa condition d’Homme.
    – Il constitue un ancrage, un repère. « Je suis prêt depuis que je sais qu’ils veulent tuer Gabriel ». On voit à travers cette réflexion que Jonas est prêt à tout, à défaut d’être complètement préparé. L’inconscience de sa conscience, sa motivation lui permettront de vaincre, au besoin en improvisant, en utilisant toutes ses ressources et son imagination. Le souvenir des êtres chers nous renforce. Peut-être que les premières sépultures données aux morts (-50000ans environ) sont un témoin du vrai passage de l’hominidé à l’Homme ?

    DIVERS :
    – La luge est probablement une référence, un clin d’œil du réalisateur à la luge du film Citizen Kane, qui figure dans la filmographie officielle de la circulaire académique sur le thème « Je me souviens ».
    – La surveillance absolue de chaque membre de la communauté peut nous faire penser au problème d’un épisode de la série Black Mirror : grâce au numérique, nous pouvons désormais envisager (possible techniquement) de conserver TOUTE notre vie, et la refaire défiler au besoin. La série analyse cette possibilité en la rangeant tout droit vers une dystopie catastrophique. Trop de souvenirs rend la vie impossible ; ce qui nous renvoie à la nécessité de l’oubli, contre profil inévitable du souvenir.
    – Il serait intéressant d’analyser aussi l’autorisation de mentir dont bénéficient les dépositaires de la mémoire.

    janvier 15, 2016 at 0 h 55 min

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