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Alexander Rockwell et Karyn Parsons « La force d’un film c’est l’intimité »

Alexander Rockwell et Karyn Parsons « La force d’un film c’est l’intimité »

07 juillet 2021 | PAR Yaël Hirsch

Présenté à La Rochelle en avant-première, la belle fresque familiale d’Alexander Rockwell, Sweet Thing est sur nos écran ce mercredi 21 juillet. Alexander Rockwell y fait jouer ses deux enfants Lana et Nico Rockwell et son épouse et actrice, Karyn Parsons. Nous les avons rencontrés, sa femme et lui, lors de leur passage à Paris. 

Comment transposez-vous l’intimité de la « vraie vie » dans celle que nous percevons à l’écran ?

Alexander Rockwell : La plus grande force du cinéma, ou d’un film, c’est l’intimité. Ce moment où ma caméra y est naturelle, alors qu’il n’est pas évident de l’apporter dans une salle de bain quand on se brosse les dents. Peu d’artistes parviennent à filmer un espace aussi intime. Pour moi, il est plus naturel de travailler avec sa famille qu’avec des personnes que l’on connaît moins bien. Amener la caméra dans des endroits, qui d’ordinaire ne sont pas destinés à cela, devient alors très naturel. C’était vraiment génial de tourner avec mes proches. (Il se tourne vers Karyn) J’ai vraiment aimé te découvrir sous cet angle. Qu’as-tu ressenti en filmant avec nous ? Ce n’était pas compliqué de gérer cette intimité ?

Karyn Parsons : Non ! Même si tu as insisté pour je sois dans le film et que ne n’étais pas tentée au départ. Nous avions déjà travaillé ensemble avec Alex, beaucoup plus tôt au cours de notre relation, avant d’avoir des enfants. Mais faire un film ensemble après avoir eu des enfants, cela a fait ressortir mon rôle de mère, alors j’oubliais celui d’actrice. J’étais plus naturellement attentive à mes enfants. Pour pouvoir me mettre dans la peau de mon personnage, je ne pouvais pas le faire n’importe comment puisque mon fils et ma fille me regardaient jouer.

AR : En tant que réalisateur, je savais que Lana, Karyn et Nico seraient géniaux, mais c’était comme si c’était mon secret. Je savais que Karyn devait jouer un personnage très brutal – en tout cas au début. Mais j’étais sûr qu’elle en était capable en tant qu’actrice, même si dans la vie réelle elle ne partage rien avec le personnage fictif. On ne lui en avait jamais donné l’occasion, mais je pensais qu’elle pouvait relever le défi. Pareil pour mes enfants : Lana est très protectrice de son frère en tant que grande sœur et je sentais que, confrontés à leurs rôles, cela les guiderait à travers le film. Je suppose que j’ai été chanceux, mais je n’étais pas fou : j’ai eu raison d’y croire, j’avais l’intuition de pouvoir le faire.

Et comment cela s’est-il passé avec Will Patton qui n’est pas de la famille et qui joue le père dans Sweet Thing ?

AR : Dès qu’il est arrivé, Will Patton s’est intégré à notre famille, et je pense que c’était un peu grâce à l’énergie que nous lui transmettions. Il a ressenti cet amour, ce soutien, cette confiance que nous lui accordions.

Karyn, vous avez dû travailler un personnage qui est imbibé de violence. C’était difficile ?

KP : Non parce que je sais ce qui a inspiré ce personnage à Alex. Pendant qu’il écrivait, il me parlait tout le temps de ce qu’il faisait. Même avant qu’il n’écrive le script, nous en discutions, surtout des émotions qu’il voulait porter à l’écran. Et je me sens en sécurité avec mes enfants. Peut-être que je n’aurais pas été capable de porter ce projet si je ne l’avais pas fait avec ma fille, parce qu’elle me connaît et qu’elle m’aime. Avec elle je ne ressens pas le besoin de faire semblant d’aller bien.

AR : Regarder des acteurs jouer, c’est comme voir des enfants qui jouent dans un jardin. C’est drôle car Karyn joue un personnage qui ne lui ressemble en rien, avec des enfants qui sont très différents d’elle. Les enfants ont eu l’imagination de la percevoir comme la méchante de l’histoire, et Karyn, dans cette situation, de dire qu’elle était tout de même la mère. Ils s’impliquaient totalement, mais avec théâtralité, ils faisaient semblant. Dès que tout était fini, tout revenait à la normale. Il n’y avait aucune rancune et nous riions ensemble. Nous savions tous que c’était un jeu.

Le film relate aussi ce que cela fait d’être une adolescente qui chemine vers l’âge adulte. Avez-vous projeté vos doutes d’adolescents sur vos enfants ?

AR : Je ne pensais pas tellement à eux comme à mes enfants. J’avais déjà fait un film avec eux. Je trouvais extraordinaire ce qu’ils faisaient. Mon rôle était de saisir leur génie avec ma caméra. Je devais trouver un moyen de rendre cela naturel. Je me suis dit : eux et moi avons très bien réussi. Je pense que c’était un bon entraînement. En regardant le film fini, ils étaient très fiers. Nous l’avions fait jusqu’au bout ! C’était une bonne expérience pour eux. Que pouvions-nous faire de plus ? Nous n’avions pas d’argent, alors je me suis demandé ce que je pouvais faire avec très peu de moyens et avec mes enfants. Je voulais faire le chapitre suivant. Sweet Thing aborde l’innocence confrontée au monde adulte qui est dysfonctionnel. Je voulais vraiment explorer cette question puisque j’ai connu ces problèmes pendant ma propre enfance : j’avais un père alcoolique, j’étais perpétuellement en conflit avec les adultes. J’ai essayé de m’en souvenir, j’ai observé mes enfants pour en faire mes guides parce qu’ils n’ont pas connu cette situation. C’est positif puisque s’ils avaient vécu ces difficultés, ça les rongerait de l’intérieur. Je préfère qu’ils s’imaginent les vivre, qu’ils aient au fond d’eux cette liberté d’être eux-mêmes. Tout s’est bien passé, Lana n’a pas eu de vie tourmentée, mais elle avait le droit de l’explorer. Elle est remarquable. Quand je la regarde je suis impressionné : elle a un don. Jouer n’a rien de facile, mais elle le fait avec aisance. Nico et Lana sont tous les deux des acteurs naturels, mais chacun à sa manière. Lana est quelqu’un de sensible, elle ressent son environnement : les animaux, les fleurs, les gens. J’étais plus inquiet pour Karyn. Elle a un côté très maternel dans le film : elle prenait soin de tout le monde, même de sa mère ! Elle couche son père qui est alcoolisé, son frère, en bref tout le monde. Très naturellement, Lana a pris ce rôle au sérieux. Cela l’a aidée à faire face à des moments compliqués car elle pensait d’abord aux autres (avant de se préoccuper d’elle-même).

Pourquoi des images en noir et blanc ?

AR : Nous sommes attachés aux films en noir et blanc. Je ferais des films en couleur si je pouvais en avoir le contrôle. Lorsque vous regardez un livre de photographie dans une bibliothèque, 90 % des œuvres sont en noir et blanc.  Et même dans la majorité de ces livres. Le cinéma aussi peut le faire. Donc ça n’est pas vraiment de la nostalgie. Il y a deux raisons à ce choix : la première est budgétaire, car filmer en noir et blanc est moins coûteux. Un élément en couleurs peut apparaître de manière plus violente à l’écran. Le noir et le blanc sont des tonalités, un visage humain vous y paraît naturel, le réalisateur vous montre ce qu’il veut sans être perturbé par autre chose. La couleur, on a envie de la contrôler, et pour cela il faut de l’argent. Je savais que je ne l’avais pas, mais que je souhaitais contrôler l’environnement. L’autre raison c’est que je trouve que le cinéma en noir et blanc ressemble à un songe. En grandissant j’y étais habitué – c’est comme une peinture, en regardant une œuvre on sait ce que n’est pas la réalité. C’est la même chose que lorsque l’on regarde un Van Gogh, on sait que l’image est issue de son interprétation subjective. C’est de l’hyperréalisme. Quand on voit ses tournesols, c’est comme si on les découvrait. Alors je pense que l’esthétique cinématographique n’est pas la réalité. Lorsque nous filmons avec des caméras digitales, en 8k ou 16k peu importe, l’œil humain ne peut pas saisir cette définition. Bien sûr que c’est de l’art, mais ça en est aussi une interprétation par une pellicule, ça n’a pas à être réel. Je trouve ça même beau, j’ai la sensation de regarder un rêve plutôt que la réalité.

La musique est merveilleuse : bien sûr Billie Holiday, mais aussi Arvo Pärt. L’avez-vous choisie en famille ?

KP : Nous écoutons de tout à la maison, mais nous pouvons être vraiment très exigeants avec la musique…

AR : Ce que j’aime à travers ce film c’est la diversité des styles : il y a du classique, du blues, il n’y a pas d’identification à une époque particulière, le temps est émotionnel. Je voulais vraiment associer Lana à Billie Holiday, et j’ai été très honoré qu’Arvo Pärt me laisse utiliser sa musique. Il ne donne pas sa musique pour n’importe quel projet et il m’en a fait don, parce que le film l’intéressait…

Maintenant comptez-vous poursuivre avec ces personnages, les voir grandir ?

AR : Je suis tenté de faire un autre film. Après un film sur l’enfance confronté au monde des adultes, je n’ai pas encore décidé si j’en ferai une suite. Je ne veux rien forcer et laisser les choses se faire toutes seules. Mais ce serait intéressant pour les deux personnages de passer à l’étape suivante, à laquelle je n’ai pas encore réfléchi.

visuel : affiche (c) Urban distribution 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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