Cinema

Au 40e festival Cinéma du réel, « Football Infini » laisse ravi

Au 40e festival Cinéma du réel, « Football Infini » laisse ravi

26 mars 2018 | PAR Geoffrey Nabavian

Le réalisateur Corneliu Porumboiu, Caméra d’or à Cannes pour 12h08 à l’Est de Bucarest, a vu son nouveau documentaire être présenté à Cinéma du réel, au sein de la section Compétition internationale. Ce film brille par le personnage qu’il donne à connaître – un passionné de foot, inventeur de nouvelles règles – et par la mise en scène subtile qui capte cette rencontre.

Cinéma du réel fête ses 40 ans : l’édition 2018 du Festival international des films documentaires, cofondé par Jean Rouch, se tient à Paris jusqu’au 1er avril, avec des séances réparties entre le Centre Georges Pompidou, le Forum des Images ou encore le cinéma Luminor Hôtel de Ville. A l’occasion de cet anniversaire, la programmation offre aux spectateurs une section « Qu’est-ce que le réel ? 40 ans de réflexion » – comprenant des œuvres documentaires signées Ken Loach, Robert Kramer, William Klein, Chantal Akerman… – des rétrospectives autour de Shinsuke Ogawa ou Tacita Dean, ou encore un cycle intitulé « Pour un autre 68« , dont l’objectif est de proposer des images « pour sortir de l’eurocentrisme, de la revendication idéologique et de la posture nostalgique« , afin de lire autrement le phénomène « complexe et irréductible » des manifestations de 1968. En outre, le festival offre à découvrir sa Compétition internationale, composée de onze longs et moyens-métrages concourant pour cinq prix. Parmi ces films, on a choisi de se mesurer à Football Infini, documentaire signé Corneliu Porumboiu, réalisateur du stimulant Trésor, de Policier, adjectif et de 12h08 à l’Est de Bucarest, qui reçut la Caméra d’or à Cannes 2006.

Dans Football Infini, Corneliu Porumboiu est là à l’écran. Il suit un ami de son frère dans sa vie quotidienne : Laurentiu Ginghina. Un gars débonnaire et plutôt inspirant, qui a une particularité : celle d’avoir imaginé de nouvelles règles pour jouer au football, et d’essayer de les perfectionner sans cesse. Le point de départ de sa réflexion ? Une jambe cassée, lorsqu’il était jeune. Au cours d’un match, « dix personnes se sont précipitées sur moi parce que j’avais la balle », avance-t-il. L’accident, et ses séquelles qui furent embêtantes, lui ont donné l’idée de mettre davantage les joueurs à distance les uns des autres, pour adoucir les rapports physiques lors du match. Le fondement de sa technique ? Tracer des lignes verticales supplémentaires sur le terrain, et dire aux sportifs qu’ils n’ont pas le droit de bouger hors de leur zone.

Commençant avec l’évocation de souvenirs, Football Infini nous mène ensuite vers une scène d’explication du procédé avec tableau et aimants (un passage capté en plans sublimes, sobres et économes), puis vers le bureau du personnage décrit, fonctionnaire qui se rêvait travailleur en forêt ou en exploitation agricole. Avant de nous confronter à un match d’entraînement, où les fameuses règles sont utilisées, puis vers une conversation malicieuse, où Corneliu Porumboiu affirme à celui qu’il filme qu’il est en fait en quête d’une forme d’utopie, avec ses rêveries sur le foot. C’est qu’il y croit, et qu’il essaye d’intéresser le monde du sport avec ses idées, notre homme. Face à la caméra, il explique même tout cela de manière très logique. Avec une voix calme et apaisante, enregistrée de manière juste et stimulante par le film, bavard mais pas lourd pour deux sous. La première des qualités de Football Infini réside en effet dans sa mise en scène : pour suivre ce personnage, attachant par nature, Corneliu Porumboiu convoque son talent habituel. Il filme le réel sans l’embellir, de façon à enregistrer le moment où il bascule naturellement dans le cocasse, à la façon du passage où le match est joué, où les sportifs s’adaptent aux règles, et où le ballon se met à ne pas quitter certaines zones du terrain. Et dans le même temps, le cinéaste oriente sa caméra de façon à saisir l’absurdité, et l’acidité, qui hantent et habitent ce quotidien montré. Sans en faire trop. Sans forcer les images. En respectant, au-delà de tout, ce qu’il filme.

Il résulte de cette simplicité brillante que l’on s’accroche à cet homme qui nous est présenté. On se trouve touché par son humanité, sa proximité avec nous, et en même temps, son grain de folie. Qui n’exclut pas ténacité et logique. Face à lui, Corneliu Porumboiu, présent à l’écran, se révèle tout aussi inspirant. Et en fin de compte, tous les personnages qui viennent à l’image apparaissent beaux et humains.

Documentaire très original, sobre mais attachant, Football Infini s’achève, en nous laissant sûr d’avoir compris son objectif : ouvrir des tas de perspectives, sans apporter de réponses. A cheval entre réel filmé et abstrait convoqué, il se révèle suprêmement intelligent, et en même temps habité par des figures très incarnées. Donc drôle, tout naturellement…

Au festival Cinéma du réel, qui se poursuit jusqu’au 1er avril, Football Infini repasse le mardi 27 mars à 10h. Il sortira dans les salles françaises le 6 juin, grâce à Capricci, entre autres.

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Visuels : © Capricci

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale.Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub.Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival.CONTACT : geoffrey.nabavian@free.fr / https://twitter.com/geoffreynabavia

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