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Toutankhamon : le tombeau à l’origine du mythe de la malédiction est reconstitué Porte de Versailles

Toutankhamon : le tombeau à l’origine du mythe de la malédiction est reconstitué Porte de Versailles

25 mai 2012 | PAR Sarah Barry

Après des escales à Bruxelles, Zurich, Barcelone, Madrid, Cologne, Budapest, Dublin ou encore Séoul, l’exposition « Toutankhamon – son Tombeau et ses Trésors » plante ses pénates à Paris, au Parc des Expositions  Porte de Versailles. Ont été reconstitués dans les conditions d’origine trois chambres funéraires et plus de mille objets destinés à accompagner le pharaon dans l’au-delà, le tout par le fin du fin des artisans égyptiens et sous contrôle scientifique. Un concept d’exhibition moderne et interactif, où le visiteur vit une expérience sensible …

Au début, on grimace devant le tarif : « Comment ? Près de 16 euros pour voir des répliques ? » Mais très vite, la dépense se justifie : les moyens déployés par les concepteurs de l’exposition afin de présenter aux néophytes le pharaon Toutankhamon et sa dernière demeure sont surprenants …

Patientez brièvement dans la première salle en compagnie de reproductions de la Pierre de Rosette et d’une statue du souverain, le temps qu’une prochaine fournée de visiteurs, la vôtre, s’élance dans l’antre sombre du passé funéraire phararonique reconstitué. La visite est guidée, encadrée selon un timing précis, et l’on ne regrette en rien une liberté de déambulation traditionnelle, qui nous est d’ailleurs rendue sur la seconde partie du parcours, tant cette prise en charge paraît confortable et didactique. L’audio-guide, indispensable, se lance tout seul en même temps que les images à l’approche d’un support de projection filmique (toile de fond orthodoxe ou filet de protection selon les situations). Asseyez-vous, voilà que l’histoire se raconte toute seule …

 

Toutankhamon, héritier d’Akhénaton :

Toutankhamon est un pharaon du Nouvel Empire, plus précisément de la XVIIIème dynastie, successeur du très critiqué Akhénaton, et petit-fils du très prestigieux Aménophis III. Passer après Akhénaton en effet n’est pas une bénédiction ; l’Histoire avec un grand « H » le retiendra (à l’instar de l’histoire immédiate qui martèlera son nom au burin) comme l’arrogant qui eut l’audace de bouleverser des siècles de traditions religieuses en niant les anciennes divinités au profit d’une seule, Aton, le disque solaire. Il est en cela un précurseur du monothéisme, assisté de sa ravissante et non moins célèbre épouse, Néfertiti.

D’après les dernières analyses pratiquées sur la dépouille de Toutankhamon, qui a été exceptionnellement retirée de son tombeau de la Vallée des Rois tout récemment, il n’est pas le fils de Néfertiti, mais plus vraisemblablement celui d’une autre épouse d’Akhénaton, peut-être l’une de ses soeurs cadettes. C’est à l’âge de huit ans qu’il monte sur le trône et s’empresse de rétablir les dieux bafoués par son prédécesseur. Il règne dix années durant, avant de mourir dans des circonstances mystérieuses. Son successeur souhaite effacer sa mémoire, et Toutankhamon tombe dans l’oubli.

 

Howard Carter et la découverte du siècle :

Jusqu’à ce qu’un jeune dessinateur anglais se prenne de passion pour la Vallée des Rois et rêve d’y découvrir un tombeau inviolé. Howard Carter (1874-1939) connaît une carrière tumultueuse, durant laquelle il passera  du statut d’Inspecteur général des Antiquités de Haute Egypte, au gagne-pain de peintre pour touristes. Après un nouveau coup du destin, il devient chef de chantier puis directeur des travaux sur les fouilles financées par un lord anglais, le cinquième comte Carnarvon (1866-1923). Leur collaboration commence dès 1909, mais c’est en 1917 qu’ils attaquent le chantier de la Vallée des Rois, site que Carter a déjà écumé pendant plusieurs années. Certains prétendent qu’il n’y a plus rien à découvrir dans la nécropole des pharaons, mais Carter n’en démord pas : il est certain qu’un souverain mystérieux nommé Toutankhamon repose quelque part sous leurs pieds. Il a en effet découvert des objets portant ce nom encore inconnu, notamment du  matériel d’embaumement.

C’est finalement le 4 novembre 1922 qu’un jeune garçon dégage la première marche d’un escalier qui mènera vers l’entrée murée portant le sceau de Toutankhamon. Carter perce un trou et passe une bougie : « D’abord je ne vis rien, car l’air chaud s’échappant de la chambre faisait vaciller la bougie. Puis lorsque mes yeux s’habituèrent à la lumière, les détails de la pièce émergèrent lentement de la pénombre : des animaux étranges, des statues et de l’or – partout le scintillement de l’or ».

C’est ce moment que tente de nous faire revivre l’exposition. Ce moment et ceux qui suivirent, au cours desquels Carter et son équipe mirent au jour un trésor inestimable réparti dans quatre salles, dont une abritait la momie du défunt. Car toute la légende de Toutankhamon commence ici : la tombe n’a pas reçu la visite de vivants depuis plus de 3000 ans. Elle est restée inviolée, c’est le premier cas du genre. On peut remercier les carriers négligents qui travaillèrent au tombeau de Ramsès VI environ deux siècles après la mort de Toutankhamon, et qui dissimulèrent inconsciemment la fameuse sépulture sous un épais tapis d’éclats de calcaire rejetés. En plus de la richesse de son mobilier (coffres peints, sièges décorés, vases d’albâtre, chars, lits, chapelles dorées, sceptres, bijoux, statuettes …), la tombe devient dès lors une référence pour l’étude des rites et des aménagements funéraires pratiqués dans l’ancienne Egypte autour des pharaons défunts. Carter & Co adoptent une approche méthodique : on numérote chaque objet, on le décrit, on prend des photographies.

 

Un parcours d’exposition très réaliste :

C’est grâce à cette précieuse documentation que la présente exposition a pu voir le jour. Trois des quatre salles sont précisément recréées telles que Carter les découvrit, à quelques détails près.

La première contient tous les objets mis à la disposition du pharaon pour animer sa vie dans l’au-delà ; de la nourriture, du mobilier de confort, une garde-robe bien fournie, un nécessaire de toilette très raffiné, des jeux, des instruments de musique, des modèles de bateaux, des chars ainsi qu’un véritable arsenal d’armes qui évoquent le passé de chasseur et de guerrier du défunt …

Dans la seconde salle se trouve la momie, protégée par pas moins de trois cercueils emboités l’un dans l’autre, eux-mêmes insérés dans un sarcophage en quartzite jaune, ce dernier caché sous quatre chapelles de bois doré. Carter et son équipe eurent donc huit couches rigides et pesantes à retirer dans un espace confiné, avant de tomber nez à nez avec le splendide masque en or massif posé sur le visage du pharaon. Cette succession d’enveloppes avait aux yeux des Egyptiens un rôle matériel et symbolique de protection, mais incarnait aussi une métaphore de la résurrection du défunt, de son voyage dans le monde souterrain. Le pharaon était transfiguré par la magie, il devenait immortel sous la forme du Dieu-Soleil, et l’or, matériau imputrescible omniprésent dans le tombeau, symbolisait d’un point de vue mythique la chair du Dieu-Soleil. Il incarnait également la lumière de l’astre qui éclaire pour le roi les profondeurs du monde souterrain. Les inscriptions et les figures représentées sur ces différentes enveloppes jouaient également un rôle de rempart, à l’instar des quatre déesses installées aux quatre angles du sarcophage : Isis, Nephtys, Selkis et Neith. Des dizaines d’objets protecteurs furent aussi découverts dans les bandelettes de la momie : bijoux et amulettes, censés porter chance et cuirasser le souverain contre toutes sortes de désagréments.

La troisième salle, la salle du trésor, présente quant à elle de façon théâtrale le coffre à canopes recouvert d’or qui contenait les organes du défunt. Tous les fluides corporels étaient conservés dans des vases à viscères, car l’on craignait que leur disparition empêche le mort de regagner son intégrité corporelle dans l’au-delà. Dans les vases canopes, veillés par les quatre fils d’Horus, étaient sauvegardés le foie, les intestins, les poumons et l’estomac. Le coffre-chapelle qui les renferme, encore orné des quatre déesses qui ouvrent leurs bras en guise de protection, était précédé d’une statue d’Anubis sous sa forme canine, gardien fier et grave, et d’une représentation de la vache sacrée.

Après avoir exploré le tombeau dans le détail, le visiteur est lâché dans des espaces successifs, où lui sont présentés hors contexte quelques éléments choisis : les différentes chapelles dorées, les fresques de la chambre mortuaire, les cercueils, les amulettes dont la signification de certaines demeure mystérieuse, les bijoux, le fameux masque en or (icône universelle qui immortalise le pharaon dans une représentation idéalisée), le trône d’or incrusté de pierreries, le coffre à canopes, les insignes de la royauté qu’aucun mortel n’avait le droit de toucher, les statuettes de divinités, les objets de toilette où demeurent les restes de substances de beauté (la civilisation égyptienne était imprégnée d’une sensualité raffinée, chacun prenait soin de son corps, on utilisait les parfums pour sentir le divin …), les modèles de bateaux, etc.

On retient avec émotion trois petits cercueils trouvés tardivement par Carter : deux contenaient vraisemblablement les dépouilles des filles de Toutankhamon, qui ne vécurent pas une année ; le troisième recélait une mèche de cheveux de la grand-mère du pharaon, dévoilant l’affection que ce dernier portait à son aïeule.

 

La malédiction de la momie :

La fortune moderne de Toutankhamon trouve dans cette exposition l’une de ses justifications : le public parcourt un déballement de richesses spectaculaire et, comme Howard Carter, voit « partout le scintillement de l’or » (on oublie assez rapidement que l’on est face à des reproductions). Mais la célébrité de ce jeune pharaon, dont le règne n’a pourtant eu qu’un impact infime sur l’histoire de l’Egypte, s’explique aussi à travers le thème de la malédiction, qui se répandit très rapidement dans la presse de l’époque, relayé durant les décennies qui suivirent par Hollywood. Les anecdotes sont nombreuses, qui poussèrent le monde à la croyance en un pharaon vengeur.

Le jour de l’ouverture du tombeau, le canari de Carter, mascotte du chantier, meurt, probablement tué par un cobra, emblème des pharaons. Les ouvriers superstitieux commencent à parler de profanation. Car l’Egypte ancienne était déjà friande de malédictions ; on menaçait par des inscriptions les pilleurs de tombes. Exemple : « je les jetterai dans les fourneaux du roi, il vomira des flammes sur le sommet de leur tête et décomposera leurs chairs. Leur corps pourira et leurs os périront ».

Six semaines après son intrusion dans la tombe, Lord Carnarvon est retrouvé mort dans sa chambre d’hôtel. Peut-être ce décès intervient-il en réalité plusieurs mois après ladite ouverture, Carter et son mécène étant entrés une première fois dans le plus grand secret avant tout le monde. La ville du Caire aurait par ailleurs subi une importante panne de courant au moment de la mort du lord anglais, une coïncidence peu convaincante quand on sait que ces coupures étaient alors monnaie courante. Les journaux titrent : « Carnarvon empoisonné – le pharaon a-t-il frappé ? » Il se trouve que le comte était de santé fragile, et qu’une récente piqûre de moustique égratignée lors d’un rasage et non nettoyée s’était gravement infectée, avant d’être doublée d’une pneumonie. De récentes études ont été menées autour d’un rôle possible joué par des bactéries et des moisissures, qui auraient survécu dans le tombeau durant plus de 3000 ans et qui se seraient rapidement développées au contact de l’air extérieur. Mais si ces microorganismes avaient évolué dans des conditions assez favorables pour affecter mortellement Lord Carnarvon, les symptômes auraient été violents et immédiats. Les récits de l’époque discréditent cette théorie.

Quant à l’affirmation selon laquelle plusieurs membres de l’équipe auraient connu un destin tragique, elle  n’est pas vraiment fondée. Vingt-six personnes étaient présentes à l’ouverture, une seule est décédée dans l’année qui a suivi, cinq autres dans la décennie, ces dernières de causes naturelles. Howard Carter est mort bien plus tard, d’autres ont même joui d’une longévité hors du commun.

Quoi qu’il en soit, la légende de la malédiction du pharaon est née. A l’époque, les musées sont submergés par les dons de momies et autres objets suspectés d’être porteurs du mal. Et le cinéma fait bientôt garder les tombes des pharaons par des morts-vivants.

Pourtant, si mystère il y a, c’ést plutôt vers le décès du jeune pharaon qu’il faut se tourner. Des radiographies de la dépouille faites en 1968 avaient lancé la théorie du meurtre, un soi-disant caillot de sang s’étant révélé à la base du crâne, signe d’un coup porté à la tête. La cour de Toutankhamon était rongée par des luttes intestines, en grande partie soulevées par son prédécesseur. Mais un scanner récent de la momie a permis une reconstitution en trois dimensions qui balaye la thèse de l’assassinat. Se profile en revanche l’éventualité selon laquelle le jeune roi ait été fragilisé par le paludisme et une pénible nécrose des os. Autre élément : une grave blessure au genou, possible conséquence d’une chute de char, d’un combat défavorable ou d’une partie de chasse malchanceuse, qui aura pu s’infecter et causer la mort. Mais les incertitudes demeurent.

 

La reconstitution : un procédé muséal qui a de l’avenir ?

Ainsi, la renommée de Toutankhamon trouve plus de consistance dans la réalité que dans la légende : les richesses découvertes par Howard Carter fascinent. Et l’exposition conçue par Paul Heinen et Wulf Kohl, sous la direction scientifique des docteurs en égyptologie Martin von Falck et Wolfgang Wettengel, et avec les trouvailles scénographiques de Rainer Verbizh, offre au regard des répliques fidèles de ces objets merveilleux qui, pour des raisons de conservation, ne sortiront plus jamais d’Egypte. Ces derniers ne sont d’ailleurs pas exposés ensemble ; certains sont au musée égyptien du Caire, d’autres demeurent dans la Vallée des Rois.

Cette reconstitution sur 4500 m² offre donc une sensation unique et vivante du tombeau tel que les explorateurs le trouvèrent. Elle permet également d’observer de près les jumeaux d’objets originaux, qui se cachent quant à eux derrière des hordes de visiteurs dans la cohue du musée du Caire, et qui souffrent peut-être de ces conditions de conservation. Enfin, grâce aux répliques, on peut sortir de la muséographie traditionnelle, s’échapper des vitrines et des parcours composés, en faisant apparaître les objets recontextualisés dans leur lieu de découverte ; et le message adressé au public semble soudain plus clair, plus frais. La distance induite par une présentation artificielle et savante est abolie. Plus besoin de processus intérieur de recréation, parfois fatiguant pour le visiteur, qui finit souvent par garder une vision abstraite des objets présentés. Tout est là, sous nos yeux. Il suffit de regarder et d’écouter. Méthode de vulgarisation pour feignants, manquant d’authenticité, ou aperçu d’un futur muséal qui sera bientôt admis par tous ?

La démarche de la reconstitution n’est pas nouvelle, elle a déjà séduit durablement dans les cas des grottes de Lascaux ou de l’armée d’argile du mausolée de l’empereur Qin, par exemple. Si l’on peut regretter cette conscience excitante de se trouver face à un objet authentique rempli de l’aura de l’histoire, la recontextualisation, associée à une mise en rapport de dizaines d’objets, même s’ils sont faux, possède son propre pouvoir. Les concepteurs de la présente exposition ont renoncé à intégrer des objets égyptiens antiques, qui auraient apporté ce lustre des siècles passés, mais auraient aussi été sans rapport didactique avec le propos principal. Le concept est soigneusement délimité et gagne ainsi en cohérence et en efficacité pédagogique. Le visiteur n’est plus là pour emmagasiner des connaissances, il vient pour faire une expérience sensorielle, dont il gardera des souvenirs forts.

 

Visuels : (c) Sarah Barry

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