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Stop Wars : une exposition d’une actualité brûlante

Stop Wars : une exposition d’une actualité brûlante

10 novembre 2022 | PAR Gautier Higelin

Dans le cadre de la 5e édition du festival Visions d’exil, l’exposition Stop Wars accueille l’atelier des artistes en exil à partir du mercredi 9 novembre. Situé habituellement rue d’Aboukir, le rendez-vous est donné à Pantin, au rez-de-chaussée des Magasins généraux. C’est donc au bord du canal de l’Ourcq que photographies, peintures, sculptures et vidéos, créées spécifiquement pour l’exposition, accompagneront jusqu’au 16 novembre de multiples spectacles pour enfants, des atelier d’arts participatifs, des concerts, ou encore des performances.

Derrière l’exil, les conflits : 16 artistes de pays en guerre s’expriment

L’exil est une contrainte et non un choix, c’est pourquoi partir c’est toujours un peu rester. Seize artistes ukrainien.es, russes, palestien.es, birman.es, syrien.es, libanais.es, afghan.es ont exploré ici leur rapport non seulement à la Guerre mais aussi aux guerres, à tous ces conflits, mêmes intimes, qui remettent en question leur existence.

Dans ce bâtiment aux allures berlinoises, nous sommes accueillis par la sculpture en bois d’un chien assis, recouvert de papiers peints typiques des appartements russes. Avec son visage fait d’étain et sa patte tendue, métaphore de l’homme fonctionnel qui fait fi de sa capacité de réflexion en temps de guerre, ce chien donne le ton de l’exposition Stop Wars : celui des guerres qui s’incarnent dans « la banalisation du mal ».  

Si cette grande salle tout de béton brut fait bien évidemment la part belle à l’actualité de la guerre en Europe, les deux grandes peintures suspendues à droite de l’entrée sont quant à elles le fruit de Richie Nath (Birmanie) et Duaa Qishta (Palestine), deux artistes qui se sont réapproprié respectivement Massacre en Corée de Picasso et Course de chevaux libres à Rome de Géricault.

Avec son habile anthropomorphisation d’une police représentée par des chiens aux couleurs caractéristiques de l’imaginaire Myanmar, l’artiste birman fait ressurgir les massacres de la junte militaire qui se multiplient depuis le 1er février 2021.

De son côté, la Gazaouie met en scène des femmes arabes place de la Victoire à Rafah en arborant un vélo, à l’instar de Géricault et de ses chevaux, comme signe d’émancipation, de liberté et de conquête. Ce tableau prend toute sa signification lorsqu’on sait que Duaa Qishta a fait du vélo pour la première fois lors de son arrivée en France. Une œuvre forte tant l’invisibilisation des femmes est grande sous l’autorité du Hamas.  

 

Jeu de langues, jeu de pouvoirs

Dans cette guerre de communication, les artistes en exil partagent leur besoin urgent de créer. Noter que la route en terre slave commence avec le performeur russe Nikita Rasskazov qui, en guise de mémoire, sature l’espace sonore de noms d’Ukrainiens et d’Ukrainiennes qui ne répondent plus au téléphone. Des noms prononcés par une voix organique pour des familles bouleversées qui, du jour au lendemain, doivent faire face à la froideur d’une messagerie mortifère.

La voix des exilés, c’est aussi celle de la non-acceptation. Pour l’artiste russe Varvara Iakovleva, ce ressenti s’est incarné par une projection de vidéos d’archives sur une toile, où la tension et l’opacité ne font qu’augmenter au fur et à mesure que les images s’accumulent : « Lorsque nous avons été confrontés au fait que notre pays s’était engagé dans une guerre horrible et brutale, nous sommes lentement rentrés dans un désespoir noir. Nous nous sommes retrouvés face à des émotions auxquelles personne d’entre nous n’avait été préparé. À chaque nouvelle nous nous enfonçons davantage dans l’obscurité. »

Ce rapport douloureux avec la mère-patrie est constitutif de son langage. Mat qui signifie la mère en russe et en ukrainien, désigne également le langage argotique censuré dans les médias en raison de son obscénité.

Cette ambivalence, Sasha Zaitseva l’a représentée en suspendant une structure que l’on peut assimiler à un dôme d’église orthodoxe, fabriquée à partir de matériaux récupérés et décorée selon la mythologie soviétique. En s’y logeant en-dessous, on peut y entendre la voix réconfortante d’une mère qui se veut tendre et porteuse de vie face à un monde violent où la société, la religion et les traditions légitiment la souffrance et le sacrifice de soi.

Ces relations de pouvoirs qui traversent le langage figurent également dans l’activisme de rue dont Ekaterina Vasilyeva a voulu s’en faire la porte-parole. On trouve sur les murs en béton des Magasins généraux les mêmes petites annonces que celles qui avaient été collées par des activistes en Russie. On y détourne la fonction de l’habituelle affiche de perte d’un animal de compagnie en appelant les animaux « paix », « espoir » ou encore « futur ».

Aussi, dans les zones les plus reculées de Russie, les langues viennent y faire leur nid.

On observe Alisa Gorshenina, activiste de l’Oural, portant une longue cape où l’inscription « Nous sommes contre la guerre » est déclinée dans les langues correspondant aux ethnies présentes dans la fédération de Russie.

C’est dans un décor enneigé que l’artiste russe vient elle aussi porter la « voix des sans voix » dans un pays prompt à l’uniformisation langagière et politique.

 

Leurs guerres, nos souffrances

Si les champs de batailles ne sont pas les mêmes, ce sont les mêmes âmes qui souffrent. L’espace proposé par l’exposition Stop Wars entremêle les cultures et symétrise les bouleversements intimes, ceux des corps, des langues et des imaginaires.

La Libanaise Cindie Chams représente ces corps en superposant son corps, des images de tumeurs, de sang et la Vénus romaine.

Quant à Tanya Cheprasova, elle résume bien toute la tension et l’espoir qui doit advenir de ce festival, avec son assemblage de tableaux qui illustrent, par un visage pétri de peur et de souffrance, un témoignage de la vie à Marioupol. Positionnés devant ses tableaux, des casques militaires sont supportés par des barres d’acier avec au pied de ceux-ci un lopin de terre d’où jaillit une puissance organique certaine, signe d’une défense vitaliste qui s’articule en rhizome.

Cet unique bout de vivant devient la métaphore parfaite de l’espoir qui « n’est autre chose qu’une joie mal assurée, née de l’image d’une chose future ou passée dont l’arrivée est pour nous incertaine »[1]

 

Toutes les informations sur cette exposition Stop Wars sont ici

 

Visuel : © Festival Visions d’exil

 

[1] Baruch Spinoza, Éthique III, 1677. 

  

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