Arts
Julie Navarro, mémoires de paysages

Julie Navarro, mémoires de paysages

12 novembre 2020 | PAR Pauline Lisowski

Julie Navarro développe une démarche plastique attentive aux éléments qui l’entourent et à l’impermanence de la nature. Au-delà de ses glissements poétiques et analogiques, et quêtes de métamorphoses, ses œuvres nécessitent une observation aiguisée des formes, apparitions qui émergent de ses rencontres et sensations au contact du vivant. Ses Inaperçus rendent perceptibles les qualités des tourbières, qui tendent à disparaître. Ses travaux sur différents supports se rattachent à la notion de souvenirs, de transformations de notre corps et des relations avec autrui.

Au travers de ses explorations de sites, elle met en lumière une biodiversité, des caractéristiques d’un terrain, la fragilité d’un sol et tente de nous inciter à prendre conscience de ce qu’on ne perçoit pas au premier regard. Son œuvre engagée envers les enjeux liés aux milieux naturels tend à nous inciter à regarder autrement les végétaux et le sous-sol. Durant sa Résidence croisée La petite Escalère – Voyons voir, elle a pris soin de mettre en lumière le caractère fragile de l’environnement qu’elle arpenta. Les bouleversements climatiques l’incitent à prendre compte les changements qui bouleversent les territoires.

Ses échanges avec les personnes nourrissent son travail artistique et l’amènent à rendre visible l’invisible, des organismes qui nous attirent par leur mystère. Sa vidéo Peaux de Fleurs (mémoire dansée) dévoile des physarum polycephalum – appelés plus communément blobs – qui se touchent et dansent.

Elle propose également des bals où elle invite des participants à témoigner de leur personnalité. Ses interventions poétiques et performatives mettent en scène des fictions collectives, souvent poly sensorielles, qui offrent aux personnes associées, notamment des groupes de personnes âgées, l’occasion de vivre une expérience nouvelle, s’exprimer et participer à un événement convivial.

Interview

 

Pauline Lisowski : De quelles manières les projets menés avec des participants nourrissent-ils votre démarche artistique ?

 

Julie Navarro : Je m’intéresse à l’altérité, l’autre, le différent, qui me nourrit autant qu’il me déconstruit, me fait sortir de moi. Ce qui ne se fait pas sans mises à l’épreuve et difficultés dans les apprivoisements – la construction dans les incompréhensions mutuelles.
Collaborer, mobiliser, des communautés différentes forcent les incertitudes, génèrent le mouvement, les flux, les étincelles. Les œuvres participatives génèrent ces inattendues espérés (Derrida) qui me ravissent, ces joies qui m’ouvrent, m’entrainent toujours plus loin, au-delà.
J’ai plaisir à formaliser la matérialité de la relation, lui donner un éclat poétique, une trace, la marque d’une énergie singulière et nécessaire. Comme une promesse et mémoire du corps commun.
Le processus esthétique s’enclenche dans les mises en relation et dans le process. La quête de sens insuffle l’énergie, les conversations, les études, esquisses, le départ d’une partition. Le récit s’anime du contexte saisonnier, contextuel, attaché au territoire exploré, au sujet sensible, à l’histoire, l’intimité des gens rencontrés. L’écriture plastique se développe avec les matériaux choisis pour le projet en lien le lieu, son identité, ses identités, les collectes, les états de sensations éprouvés. Le simple mécanisme de rassembler, produire de la fiction collective, développer, détourner le réel fait œuvre selon moi car les flux immatériels modifient les perceptions, ouvrent de nouvelles possibilités de regards.
Le process peut aussi conduire à la création d’objets.

PL : Comment sont nés les bals et quelle expérience esthétique proposent-ils ?

 

JN : Les bals sont nés lorsque j’étais en charge de la culture dans le 19e arrondissement de Paris (Mairie du 19e). J’avais accepté cette responsabilité politique convaincue que la vision d’une artiste pouvait avoir un impact sur le monde réel au-delà des frontières de l’atelier. Dans un contexte de crise politique, sanitaire, et de montée de l’individualisme et de fragmentation de la ville et de ses identités, il m’a semblé important d’orchestrer des œuvres collectives, récits-parcours pour encourager les artistes, les habitants, les commerçants à produire des partitions communes capables d’inventer, interpréter autrement la cartographie sensible du territoire, notre tissu dynamique vivant.
Les bals Extravadanse ont été conçus dans ce cadre aux côtés d’autres rendez-vous de ma programmation Les uns chez les autres, les uns avec les autres, comme Chinafrique en 2013, Carne en 2010 (60 artistes dans 18 boucheries), 4’33’’ au Cimetière de la Villette en 2013 (première exposition d’art pluridisciplinaire organisée dans un cimetière parisien)… Au total plus d’une 50e de récits collectifs dans des lieux sensibles et incarnés.
M’intéressant à l’histoire du voguing et ses effets positifs de lutte contre l’exclusion sociale et identitaire, familiale – le voguing est un défilé dansé né dans les années 70’s dans le New Jersey à l’initiative des minorités homosexuelles noires et latino transgenres qui inventent dans les ball room un langage chorégraphique sensuel où l’intime se frotte à la chaleur humaine des House (maison avec mothers and sisters) pour s’affirmer dans les joies exaltées du travestissement et du langage corporel émancipateur – j’ai imaginé une interprétation des voguing à la faveur de la génération 3e âge, trop souvent en souffrance face à l’exclusion et l’ennui, et ainsi célébrer à grande énergie et paillettes les beautés mures et désinhibées du 3e âge.

La guinguette du Rosa Bonheur s’y prêtait bien. Et son équipe a soutenu et accompagné le projet. C’est un lieu « où il fait bon vivre et où se mêlent gens, genres et vent de liberté ». Avec Mimi, fondatrice du PULP, Zouzou, Christophe Vix-Gras, co président de la techno parade, et bien sur l’aide de la Mairie du 19e, en particulier Séverine Guy et Violette Baranda, nous organisons les bals dès 2010 avec des règles que j’affine au gré des rendez-vous.
L’enjeu esthétique est de permettre aux participants, du récit à l’abstraction, d’y habiter ensemble le temps et l’espace, et fixer, comme sur une carte mentale, un langage qui redonne consistance au corps commun. Sa forme devient sculpture-action ou sculpture sociale dans l’énergie des frictions et le dialogue avec l’environnement immédiat. Les bals explorent la matérialité des relations, la mise en écho des corps dans l’espace, les complicités dans les différences. Ce sont elles qui produisent dans l’énergie des frottements de nouvelles intimités et perceptions. Le vrai lieu de l’originalité n’est ni l’autre, ni moi, mais notre relation elle-même (Roland Barthes). L’œuvre collective devient le terrain de jeu imaginaire de récits performés où l’intime joue de l’exaltation collective et inversement.

 

Les bals Extravadanse sont invités dès 2015 au Centre Pompidou, à l’appel de Patrice Chazottes. Pour Ce que veulent les fleurs (mars 2018, Centre Pompidou), l’équipe du Centre Pompidou a affrété un camion qui est allé s’apprivoiser en terre «pure» que les jardins partagés parisiens nourrissent de leurs gestes et soins. Des tonnes de terres ont été recueillies et installées au Centre Pompidou pour assoir les bonnes énergies telluriques. Puis mêlée à une partition poly sensorielle à base de fleurs comestibles, parfums (crée par Francis Kurdjian), musique, créations littéraires inédites, la butte de la terre mère s’est vu chevaucher par la transe danse des participants. Nous ne saurons jamais ce que veulent les fleurs, mais les fleurs au bout des mots, et des mains, les mots en guise de fleurs, la musique, les parfums, les élixirs naturels (notamment la Clitoria), les terres issues des jardins partagés parisiens, et les ensemencements de fleurs comestibles ont dressé un joli conte fleuri qui pousse encore. Après le bal, les participants sont repartis avec des pots de terre ensemencés de graines incarnées par la chaleur de nos corps et battements de cœur.

 

Avec le bal Mirage (2017 au Rosa Bonheur), quelques jours avant le bal, nous sommes allés nous promener dans le parc des Buttes-Chaumont à la recherche des illusions d’une nature inventée (hommage au Paysan de Paris d’Aragon). Danser pour devenir l’autre, danser pour devenir paysage. Nous étions tour à tour socle, sculpture et caillou (série photos Mirage # discours de la statue, avec épingle et fil de laine).
Pour Balle de match (2016 au Centre Pompidou), les participants sont devenus les acteurs d’un bal animé de défis dansés et performances, glissant sur les frontières de la fiction à l’image de la “partie de tennis” qui clôt le film Blow-up de Michelangelo Antonioni. Les pompons se sont imposés comme motifs de tir purement formels sur le terrain de jeux imaginaire : les vogueurs portaient une cape scotchante qui permettait aux pompons de s’y coller et dessiner un motif à pois. Une quarantaine de personnes ont également participé à la production de la tapisserie Balle de Match (pompons sur filet de rebond de tennis, 250 x 300 cm) placé comme fond de scène pour le bal.


Avec Constellation Skating Rink (2017, au Centre Pompidou). Une cour des miracles en fête s’est dessinée dans l’amphithéâtre des âmes humaines du Centre Pompidou. Les vogueurs 3e âge et les patineurs portaient ensemble l’élan, la pulsion, la dynamique fondamentale. Leurs deux mondes rassemblés par la danse et la musique ont dessiné le mouvement, produit de nouvelles perceptions et intimités.
Le dernier bal Supernova était étincelant comme une voie lactée et sentait l’humus. Il célébrait l’entrée dans l’hiver. Le récit est né d’un dialogue saisonnier entre la terre, tapis d’humus automnal du Parc des Buttes-Chaumont, et le ciel porté par les lianes qui embrassent les arbres. À l’heure de l’hiver, la liane de lierre – Hedera Helix qui signifie : l’attache – est active et ses fruits gagnent en maturité. Elle grimpe, en spirale, à l’assaut de la canopée, pour trouver l’eau et la lumière sur la cime des arbres. Au fil des observations dans le Parc des Buttes-Chaumont, et des échauffements climatiques, les complices du bal – tels des étoiles montantes – ont tracé de ligne en ligne, et pas à pas, des figures dynamiques. Des ateliers s’étaient organisés avant le bal. Ateliers de modelage en faïence des accroches-lianes inspirés du mutualisme du lierre en cette arrière-saison d’automne – fleurs et fruits en conversation avec l’arbre, les abeilles et les oiseaux, puis des préparatifs chorégraphiques du voguing. Le jour du bal, les événements se succèdent : Styling & maquillage, assemblage des Supernovas en lianes et céramiques. Apprentissage des gestes chorégraphiques. Goûter Nagori inspiré du très beau livre de Ryoko Sekiguchi puis la Battle présidée par le jury ad hoc (notamment Pascal Lièvre, artiste, Emilie Ovaere-Corthay, directrice de la Galerie Jean Fournier, Mathilde Simian, La Petite Escalère) suivie de la remise des prix par le jury.

 

PL : Quelle est votre posture face et dans le paysage ?

 

JN : Face au paysage, qu’il me soit familier ou étranger, je me sens pleine d’énergie, mes sens sont en éveil, j’entre en dialogue, je me connecte à l’environnement immédiat. Mon corps s’étire, s’ouvre au contact de la nature. Mes sens s’exaltent des petits riens et grandes beautés qu’offre la diversité de la nature dans sa vitalité, ses odeurs, ses petits bruits, son intelligence connectée. Ses esprits aussi.
Bien au-delà du refuge, la nature est mon habitat naturel, je la préfère à la ville et son mouvement autonome du non vivant (Guy Debord)
Ma posture va du côté de la verticalité du paysage.
Terre ciel
De bas en bas
De haut en bas
Un peu comme chez les japonais avec la symbolique de la cascade et du kakémono
Mon imaginaire en quête de symboles se laisse porter physiquement et les glissements analogiques, fusionnels et jeux d’écriture poétique s’engagent avec la nature.
Le poids des mutations écologiques durables et irréversibles amène mon esprit à la résistance, à la déconstruction, aux inversions pour chercher, regarder autrement, proposer, m’engager.
Je cherche des signes, des indices. C’est une chasse quadrillée.
Je reconsidère la trame du paysage.
Je collecte les traces, mémoires du sol, mémoire des arbres, me plonge dans les profondeurs géologiques. J’examine les couches de l’histoire, la vie originelle et primitive, les liens qui unissent l’homme et le paysage, la relation culture versus nature.

Les Inaperçus trouvent leur origine dans mes recherches sur le sol des tourbières et ses connexions avec le cosmos. Sorte de mémoire flottante qui transpire du sol. La création formelle de ces nuages évanescents et points demi flou perçant la matière insaisissable émane au départ de mon intérêt pour l’étude des palynologues. Ils étudient l’histoire des liens entre l’homme et le paysage à travers les pollens conservés dans les carottes de tourbes. Les motifs au microscope m’ont inspirée plusieurs départs formels. J’ai ensuite imaginé les pollens remonter à la surface, virevolter dans le ciel, et produire ces brumes mystérieuses. La matière devient image, la mémoire vapeur.

 

Mon Papillon alsacien tire sa forme grâce au reflet qui se dessine dans l’eau. Le reflet dans l’étendue d’eau (surface au sol) donne l’illusion d’une profondeur, il étire l’espace souterrain et céleste. Il s’est inspiré d’un contexte, d’une histoire économique locale.

Même illusion, même jeu d’inversion avec les lettres en ceps de vigne Dissoudre le paysage qui se révèlent dans l’eau. « Je vois le ciel au fond du puits » titre le livre éponyme (texte Michaud et Quénéhen) paru en 2016.

Le travail autour des ceps de vigne est né d’une collecte de lianes (clématite sauvage) dans la forêt de La Petite Escalère (LPE) lors de ma double résidence LPE et domaine viticole de Suriane. Le ceps est une liane, contrariée par la main de l’homme. La liane crée précisément un dialogue physique entre le sol, l’humus et le ciel.
Mon dernier bal Supernova parle aussi d’héliotropisme, croissance verticale, attache, attachement (relationnel) avec les attrapes –lianes.
Ma récente série de peinture sur moustiquaire, renverse aussi le paysage, inverse les espaces de la trame perceptible. La moustiquaire peinte devient filtre et transformateur d’une sensation de paysage, de profondeur et de perspective.

Pour L’éternité commence un soir par jardin (2020) le jardin vert donne l’illusion d’une forte présence immémoriale.

Le Vol des phalènes, acrylique sur traine de tennis (2020), impression soleil couchant, évoque aussi ce rapport d’inversion : les envols de la terre battue comme des vols de papillons. 


La pièce Œil de bœuf (production en cours) autour du râtelier de prairie pour la biennale Chemin d’Art 2021 (commissaire : Christian Garcelon, 2020) avec ses percements zénithaux (17 trous de l’hygiaphone sur la tôle ondulée), prismes en verre, miroir qui se substitue à l’amas de foin, cherche à générer des connexions entre le vivant, les vaches et le cosmos. Posture céleste, du visuel au sonore, la parole devient lumineuse. Le râtelier rassemble autour d’une nourriture spirituelle et visuelle ; L’œuvre est placée à Ruynes en Margeride sur la ligne du 45e parallèle nord à égale distance entre le pôle nord et l’équateur terrestre. C’est un glissement de fonctionnalité et de position cosmo poétique.
La série de photos Hygiapoème notamment Ecouter la montagne interroge le monde dans l’urgence de nos responsabilités individuelles et collectives face au drame écologique. Qui parle, qui reçoit, qui émet ? Les trous traversent l’image, étirent l’espace pour rendre visible les chuchotements entre l’homme et le monde vivant.

Autre verticalité lévitante, les danses aériennes avec des éléments extraits de la nature : les chorégraphies de tourbes qui dansent, flottent dans les airs.

Droséra # La tentation du paysage – Julie Navarro from navarro julie on Vimeo.

La vidéo Voler plus haut > la matière ovale – un ovni?- vibre dans le paysage incertain et emporte avec lui l’expérience du temps

Voler plus haut – Julie Navarro, 2014 from navarro julie on Vimeo.

 

Mon approche physique et métaphorique de l’espace et du temps (dans le paysage) m’entraine aussi dans une relation incarnée en termes de texture et de peau :
Mon travail avec les bactéries physarum polycephalum et un groupe de personnes âgées de l’EHPAD du Prissé (Bayonne) en témoigne. D’une réflexion sur les mystères des empreintes perceptibles dans la nature, nos peaux et nos mains s’étaient rencontrées dans la danse pour former de nouvelles utopies scellées dans de l’alginate (moulage en creux). Nos empreintes devenaient paysage. Je suis dans la masse ! S’écrit Serge M., l’un des résidents, 92 ans, ancien chorégraphe.
Nous cherchions à expérimenter les forces vitales du vivant, au détour de nos altérités, et désirs de communication. Les physarum polycephalum êtres primitifs d’avant la préhistoire représentaient pour notre groupe la plus vivante et éternelle des empreintes augmentées. Avec leur intelligence synaptique, elles interrogent nos capacités à faire corps (social), tout en convoquant le multiple : les cellules font un quand elles se touchent. 

 

Water walk – Julie navarro from navarro julie on Vimeo.

Aussi, ma série des peaux de fleurs réalisée en résidence à la Folie N5 du Parc de la Villette, dans le jardin passager évoque mes désirs de métamorphoses connectées.

Des fleurs aux singulières propriétés et esthétiques collectées avec la complicité des jardiniers Nicolas Boehm et Antoine Chaumeil du Jardin Passager (Jardin planétaire fondé par Gilles Clément en 2000) du Parc de la Villette, ont été moulées avec de la gélose dans des contenants récoltés auprès des forains du Parc (barquettes de frites, cornets de glace) qui travaillent de l’autre côté de la palissade du jardin. Les chaleurs de l’été ont évaporé l’eau pour faire surgir de nouvelles textures diaphanes, mues et métamorphoses.
Peut-être est-il juste question d’habiter autrement, Habiter le trouble, dit Donna Haraway, se situer de l’autre côté, en dessous, au-dessus, inverser. Regarder de l’autre côté de la palissade.

Quand j’étais petite 8 / 13 ans, j’étais gymnaste (niveau championnats régionaux) et je passais ma vie à faire le poirier, tête en bas et pied en l’air.

PL : Vos œuvres révèlent les sensations éprouvées durant une promenade et au contact de la nature, de quelle manière présentez-vous la mémoire de lieux parcourus ?

 

JN : Mes œuvres sont toutes empreintes de mémoire. La mémoire fait briller les étoiles.
La mémoire éclate par l’appel de la forme, de la couleur, des lignes. Le présent se relie au passé par l’imagination.
La lumière est mémoire.
La mémoire peut être à peine lisible, minuscule, bijoux métamorphoses, elle peut aussi s’ériger comme symbole dans un espace bien choisi. Papillon est né de l’histoire du textile en Alsace. Ce sont les rencontres avec les ouvriers de l’usine qui a fermé ses portes, les récits d’un âge d’or perdu, le désir de mémoire qui ont motivé mon dessin, les métamorphoses.
Mon travail sur la mémoire nait autant de la sensation intime, que d’une réalité historique et scientifique. Les formes déplacent le temps, le passé.
Il s’agit d’écrire les transformations, le sens des mouvements et des flux. S’ouvrir aux cohabitations, aux possibles, dans le temps et l’espace ; être au monde. 

Le passé comme texture.

Le passé comme signe ou symbole qui donne les outils de l’écriture dans les ruptures et la continuité.
Mes dessins à l’eau de pluie de la Petite Escalère utilisent l’eau du jardin pour créer des formes primitives, presque immuables, vivantes.
Dissoudre le paysage (ceps de vigne) propose une lecture du paysage dans toute sa temporalité mouvante au grès des vents, du climat, de notre propre déplacement, rendant la lecture des mots aléatoire, changeante.
C’est une œuvre anticipatrice qui témoigne des tensions entre l’homme et la nature, l’action de l’homme sur le climat. Le jardin des sculptures a fermé, l’association est dissoute, elle a refusé que les inondations engloutissent les œuvres.
Ma dernière série de peintures (Les vibrations, peinture à l’huile), présentée récemment chez Christian Aubert (Les Moments artistiques, octobre 2020) est née de mon exploration de la mer de Chine à l’extrême est (résidence à Weihai en face de la Corée du Nord). Les irisements de pétrole observés dans l’eau m’ont fait développer un travail pictural sur les ondes, ondulations, le mouvement, le transport de matières à travers le spectre des couleurs.
D’un spectre à l’autre, la lumière et ses transports de matières ont rejoint mes hygyapoèmes, traces visuelles d’une parole sonore.
La Rivière glacée en briques industrielles de tourbe propose un déplacement du temps, de la mémoire, une route imaginaire. Elle m’a été inspirée par les traces que les roues des tracteurs creusent dans la boue, leur plasticité.

Garden walk # le jardin d’ombre (mosaïque à Singapour) est aussi une expérience de la mémoire dans la sublimation des sens. En modifiant l’espace-temps, grâce à la transposition visuelle et poétique de l’ombre (du passé), j’ai introduit l’invisible comme principe esthétique et levier pour l’imaginaire du visiteur.
Les bals sont œuvres de mémoire
Une mémoire basée sur l’observation du réel, la rencontre avec les gens et leur histoire, la place de l’intime dans l’expression collective,
une mémoire vivante (comme mon petit film Water walk, les blobs qui se déplacent sur l’empreinte des corps de personnes à troubles neurocognitive). 

 

PL : L’invisible, ce qui surgit, les souvenirs d’une découverte et ce qui est sous le sol sont au cœur de vos œuvres. Quelle réflexion autour de la perception du paysage et de la nature proposez-vous ?

 

JN : Habiter le trouble pourrait résumer la grande trajectoire de mes réflexions et propositions plastiques face au paysage.
Mon esthétique atmosphérique relève des troubles, du flou, de ce qui n’est pas saisissable : les mystères, ce qui va au-delà du langage.
Mon travail parle de rencontres entre le caché et le manifesté. Voiler, dévoiler les vérités, les sensations. Rester équivoque pour ouvrir les cohabitations, dilater les certitudes.

Les gisants ou tòrna (fantôme en occitan) sculptés avec de la terre de tourbe extraite à la gouge avec les collégiens de Bourganeuf (projet avec Le CIAP) ont été imprimés sur des grandes feuilles de calques. Leur superposition donne le sentiment d’une remontée fantomatique, densité du passé inextricable, mémoire des ancêtres, mémoire primitive de la terre.
Mes Inaperçus sont bleu poudre, blanche céleste, rose poudre (titre emprunté aux sphères décrites dans le paradis de Dante).
J’ai rendu visible la mémoire impalpable des tourbières. Mémoire flottante, petite brume légère, presqu’une haleine. Le passé n’est pas derrière moi mais sous mes pieds. Puissance des forces telluriques qui respirent à la surface du sol, et s’élèvent comme le pollen en dansant dans les airs.
Représenter l’invisible. Matière légère et virevoltante. Mémoire dansée.
Surgissement des profondeurs de la matière qui devient image-surface.
Mes propositions sont visuelles, rétiniennes. De l’arc en ciel, aux lumières ondulées, les couleurs sont prégnantes. Elles impriment l’empreinte du vivant, du mouvement, l’énergie de la matière. Comme de petites virgules méditatives, passages légers, souffle de lumière, lexique de la respiration.
Je cherche la lumière par le prisme du filtre. Le voile révèle en brouillant les pistes l’intimité de la texture.
On retrouve aussi le voile, le filtre dans cette vidéo qui évoque une danse de plante, danse des solitudes. 

Wall Paper – Julie Navarro, 2016 from navarro julie on Vimeo.

C’est une approche physique et métaphorique de l’espace et du temps, une approche fusionnelle, cosmo-poétique, spirituelle avec la nature. Un dialogue constant avec l’autre, le vivant, le mouvement, la parole, le visuel et tous les sens.
Expérimenter, se mettre en tension, en danger, répondre par les formes, les glissements, les analogies, la rencontre, la poésie.
Faire naître des sensations des possibles au-delà du visible. Construire des fictions ou l’intime résonne.

 

Visuels : La tentation du paysage [Droséra], 2016, Huile sur toile, 114 x 146 cm, Les inapercus, 2018 Paravent 1, impression jet d’encre, 160 x 100 cm, 2020 Dissoudre le paysage, Réserve d’eau du domaine de Suriane, 2018, Ceps de vigne, fil de fer, métal, 11 m x 0,70 m x 0,40 m Mémoire dansée [chevelure], 2019, Résidence à Weihai, Chine, Commissaire d’art : Zhang Jao, Peinture vitrail sur transparent, 21 x 29 cm La rivière glacée, [Droséra, la tentation du paysage], Château de Vassivière-Résidence d’artiste – Centre International d’Art et du Paysage, 2016-17, Briques de tourbe, dimension variable Dissoudre le paysage, [l’eau pénètre dans tous les trous], détail : lettre D, 2019 Dix huit dessins à l’encre noire et eau de pluie sur papier de Chine, Dimension : 84 cm x 324 cm, Projet finaliste du prix talent Contemporain/ Fondation Schneider

Décès de Charles-Henri Flammarion, héritier de la maison d’édition
Sabine Weiss remporte le Prix Women In Motion 2020
Pauline Lisowski

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