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« I Want To Beak Free ! » Johanna Vasconcelos fait de sa vie une œuvre d’art au MAMCS

« I Want To Beak Free ! » Johanna Vasconcelos fait de sa vie une œuvre d’art au MAMCS

13 octobre 2018 | PAR La Rédaction

Libérer, délivrer, brouiller les frontières et abolir les hiérarchies, Joana Vasconcelos connaît. Jusqu’au 17 février 2019, elle fait du Musée d’Art Moderne de Strasbourg la maison d’une femme entravée que seuls les rêves et la créativité sont aptes à sauver.

Par Eve Sarfati.

Pour ses 20 ans, le Musée du bord de L’Ill a le privilège d’accueillir la plasticienne portugaise dans une sélection aussi riche que surprenante de 25 créations, sculptures, assemblages et installations. Artiste majeure de la scène contemporaine, Joana Vasconcelos expose dans le monde entier depuis près de 25 ans. Habituée des grands espaces, mais également spécialisée dans la décoration des monuments historiques (comme le Château de Versailles en 2012), elle est aussi à l’honneur à L’Hôtel des Arts à Toulon (Jusqu’au 18 Novembre, lire l’article).

L’exposition qui lui est consacrée à Strasbourg, touche encore à la sphère privée mais sous une forme exacerbée. Le Musée lui-même se transforme en maison (les corniches des salles ont été modifiées pour l’occasion), où différents biens domestiques et de consommation sont revisités. Ils sont amplifiés, transformés et sublimés pour magnifier la femme tout en dénonçant l’asservissement qui passe par les objets, les machines mais aussi les traditions et l’habitus.

I Want to break free, reprend le tube où Freddy Mercury passait l’aspirateur déguisé en ménagère, pour en faire un hymne à l’empowerment des femmes du troisième millénaire. A même l’entrée de l’exposition une chaussure à talon réalisée à partir d’un assemblage de casseroles, haute de trois mètres et longue de quatre, indique la taille de l’empreinte que laisse désormais la femme sur son passage (Betty Boop, 2010). Les Walkyries des temps modernes chevauchent la représentation d’un quotidien où la soumission est dénoncée de façon presque joyeuse. Les éviers sont ornés de dentelle (Inséparables, 2018), des plumeaux enserrent et caressent le corps de celui qui se glisse à l’intérieur d’une installation en forme de cage (Fleurs de mon Désir, 1996-2010) … Les objets sont recouverts ou augmentés, ils invitent à une reconsidération de la valeur qui leur est donnée, mais également à une réappropriation de leur utilisation.

Le parcours est conçu comme la visite d’un appartement. On entre dans un premier volume assez spacieux, la visite se poursuit dans des pièces plus confinées pour déboucher sur une perspective qui ouvre sur le monde. Ce parti pris scénographique est particulièrement adapté à une exposition participative qui fait appel à tous les sens. La musique et les sons sont directement intégrés à certaines œuvres (Strangers in the Night, 2000), l’odeur de la naphtaline surgit du canapé (Brise, 2001), mais surtout on peut toucher les « meubles » et prendre part à certaines installations (Spin, 2001). La frontière entre la maison et le musée s’est effectivement évanouie, elle fait place à un bien-être qui envahit avec délice et amusement.

Inspirée par la génération Pop Art et le surréalisme, mais surtout dans une patte très personnelle caractérisée par la démesure et l’humour, Joana Vasconcelos propose une perspective critique sur tous nos systèmes de représentation. Elle accentue le trait par un usage décalé des matériaux et un recours chaque fois très surprenant aux techniques traditionnelles. Crochet, broderie, marquèterie, céramique, ferronnerie, récupération d’objets ; l’ensemble reste dominé par les textiles associés aux univers féminins (Choucroute, 2018). Les couleurs vives et contrastées ainsi que des motifs décoratifs évoquent l’artisanat portugais (Big Booby, 2018) ; le kitch et les plastiques se mélangent à des réminiscences en tout genre pour dénoncer la consommation qui nous consomme (Cœur Indépendant, 2008).

Les retournements et l’hybridation comme l’évier-bijou (Precious, 2018), les fourrures sur un meuble-frigo (Menu du Jour, 2001), l’étendoir à linge orné de luminaires (Deslunado, 2004) ou les urinoirs crochetés (Purple Rain, 2017), relèvent à la fois de l’association d’idée et du principe de condensation tel que l’envisageait Freud dans son interprétation des rêves. Cet univers débordant d’imagination devient littéralement onirique en plus d’être ludique. Il regorge de vitalité et de suggestions qui visent à renouveler le chiasme entre art et artisanat, entre enfance et vie adulte, comme entre tradition et modernité. La hiérarchie entre les arts s’estompe, elle réduit de fait celle qui peut exister entre les matières et les objets ; il ne reste plus qu’à abolir définitivement celle qui persiste entre les hommes et les femmes.

Lorsque que l’on sort de cette aventure radicale et dépaysante, on retrouve l’immense créature rose indéfinissable qui trône sous les verrières de l’entrée du Musée (Material Girl, 2015). Notre appréciation des dimensions s’est comme modifiée, on la voit désormais d’un œil très différent. En face, du côté de l’exposition permanente, une Nana de Nikki de Saint Phalle semble faire un signe d’approbation à cette « petite sœur » portugaise surdouée. L’œuvre de Joana Vasconcelos apparait de façon indéniable comme la plus belle des réponses au projet de son ainée. L’envergure de l’artiste comme celle de toute femme ne peut se déployer que face à ceux qui acceptent le renouvellement de toutes leurs perceptions.

visuel : Joana Vasconcelos, « Betty Boop », 2010
Casseroles et couvercles en acier inoxydable, ciment, 250 x 150 x 430 cm. Collection prive. Oeuvre produite avec le soutien de Silampos.

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La Rédaction

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