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Rétrospective Jeff Koons à Beaubourg : une mécanique si bien huilée

Rétrospective Jeff Koons à Beaubourg : une mécanique si bien huilée

25 novembre 2014 | PAR Géraldine Bretault

Faisant suite au Whitney Museum, le Centre Pompidou accueille en ses murs le trublion de l’art américain contemporain, Jeff Koons, pour une vaste rétrospective revenant sur ses trente-cinq ans de carrière. Une occasion inespérée de décrypter l’œuvre du plus puissant des artistes contemporains vivants.

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Détenteur du record du prix adjugé pour une œuvre d’un artiste vivant (près de 58 millions de dollars pour le Balloon Dog (Orange), fin 2013), l’artiste américain Jeff Koons n’est plus à présenter. Son œuvre compte autant d’admirateurs – dont ses riches et célèbres collectionneurs – que de contempteurs. Or les uns comme les autres semblent s’abîmer contre les surfaces si brillantes de nombre de ses pièces : du Mickael Jackson de porcelaine au chien de baudruche géant en métal, en passant par les dernières toiles peintes selon la technique de la peinture au numéro, il n’y aurait qu’à contempler le génial dernier artiste Pop pour les uns, salué pour la méticulosité déployée dans la fabrication des pièces, quand il faudrait déplorer pour les autres le cynisme d’un artiste aussi lisse que ses œuvres. Ce qui est le signe, pour Koons, que vous souhaitez à tout prix exercer un regard critique sur son œuvre, alors qu’il s’échine à ériger au rang de valeur suprême l’acceptation de soi et de l’autre, et donc le renoncement à tout jugement de goût.

Or la pierre d’achoppement de toute critique de l’œuvre de Koons, du moins de ce côté de l’Atlantique, tient sans doute à ce qu’elle se trompe d’objet : l’œuvre de Koons n’a rien à voir avec ces pièces rutilantes et colorées, qui vous laisseront tour à tour gentiment amusés ou indifférents ; son œuvre est ailleurs, dans la géniale appropriation de l’Art avec un grand A comme outil d’ascension sociale. Un outil qui lui a ouvert toutes les portes du Rêve américain, au point de lui permettre de se hisser du Lower East Side (quartier au bas de l’échelle sociale dans le New York des années 1970) à l’Upper East Side, ghetto riche de Manhattan. Et doublement encore, puisque Koons a obtenu une autorisation de la municipalité pour joindre deux townhouses afin d’y abriter sa famille nombreuse. Le second écueil de la critique européenne vise son prétendu cynisme. Point s’en faut : Koons n’est pas loin d’être l’enfant de chœur qu’il prétend être – sain, optimiste, wasp jusqu’au bout des ongles. Sans doute sincèrement meurtri par l’enlèvement de son fils Ludwig par la Cicciolina, on peut compatir avec le père esseulé qui agrandit des jouets d’enfant pour tenter de se rappeler à la mémoire du fiston éloigné.

Seulement ce qui reprend très vite le dessus, et qui est déjà à l’œuvre dès les premiers jouets gonflables qu’il achète pour trois fois rien en vue d’en faire des readymade, c’est sa parfaite maîtrise des outils de communication au service d’un seul but : accéder au fameux Rêve américain que son pays vend à tous ses concitoyens à l’intérieur de ses frontières, et au-delà à travers sa domination culturelle. Une intention qu’il analyse et révèle dans sa série « Equilibrium », qui reste sans doute la plus intéressante à ce jour, et qui le fit connaître avec ses ballons de basket en suspension dans des aquariums : il y démontre sans ambages comment l’art sera pour lui ce que le ballon de basket-ball est pour les Afroaméricains : la clé assurée de la réussite sociale.

Ce que révèle cette rétrospective Koons, c’est la puissance indépassable du mainstream américain tel que le décrivait Frédéric Martel dans son ouvrage éponyme en 2011 : un rêve collectif fondé sur une utopie assez forte pour exiger le meilleur de ses forces vives. Si Koons est à classer parmi les « appropriationnistes », comme le rappelait ce matin Bernard Blistène en visite de presse, ce n’est pas en recycleur d’images issues de la culture populaire américaine ; c’est l’ensemble du circuit et du marché de l’Art que Koons s’est approprié au service de sa propre réussite. Et c’est une réussite sans faille : Koons maîtrise pleinement l’histoire de l’art et ses rouages, depuis les formes callipyges des Vénus préhistoriques aux ressorts les plus éculés du post-modernisme. Le public a besoin du beau comme critère de valeur ? Les collectionneurs veulent bien ouvrir les cordons de la bourse, à condition d’en avoir pour leur argent ? Qu’à cela ne tienne, Koons balaie d’un revers de main tous les verrous académiques que les avant-gardes modernes ont mis plus de cinquante ans à démonter : trop malin pour revenir au Beau comme vertu suprême, il s’appuie sur deux piliers fondamentaux de la culture américaine : l’hygénisme et la quête de perfection.

Car à bien y regarder, même la série consacrée à ses ébats avec la Cicciolina, préservée du regard des plus jeunes dans une salle à part, est faussement provocatrice. Certes, on y voit l’artiste sous toutes les coutures en pleins ébats avec l’actrice films porno italienne. Mais on est loin des images subversives produites par tant d’autres artistes à la même époque en matière de sexualité. Les images sont propres, jusqu’à l’anatomie intime de la Cicciolina. Tout est lisse, là aussi, puritain en diable. Idem pour les formes soi-disant anthropomorphiques du fameux Balloon Dog, dont la queue cacherait une forme phallique, et le nez, un anus de métal…

Quant à la quête de perfection mise en avant comme une « obsession » en gage de respect pour ses collectionneurs et de son public, c’est peut-être l’élément le plus génial du storytelling koonsien : il retourne à plates coutures le lieu commun qui veut que n’importe quel gosse pourrait créer de l’art contemporain. Car il n’est pas encore né celui qui maîtrisera si jeune un atelier comptant une centaine de collaborateurs, reposant sur des technologies aussi pointues que le scanner ou les machines d’usinage. Koons a fait de sa quête de perfection le seul critère recevable pour évaluer sa performance, signant là son viatique pour le succès. Le public se délecte de pièces qui ne le renvoient qu’à lui-même, sans lui interdire de s’extasier, tandis que les collectionneurs achètent sans culpabilité aucune le génial branding Koons.

Il ne reste qu’à regretter qu’une institution de l’importance du Centre Pompidou sur la scène internationale de l’art n’accomplisse pas jusqu’au bout la mission qui lui est assignée, à savoir celle d’éduquer son public. Au lieu de jouer platement le jeu de l’artiste en propulsant sans doute sa cote vers de nouveaux sommets, avec une exposition programmée sur cinq mois, on aurait aimé que le Centre Pompidou se démarque du Whitney Museum en réaffirmant l’exception culturelle française : soit l’exercice d’une fonction critique éclairante et bienveillante, qui aurait permis de révéler au visiteur la portée éminemment américaine de l’œuvre de Koons.

Visuels : © Jeff Koons

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