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L’un et l’autre : le duo Kader Attia et Jean-Jacques Lebel interroge le malaise dans notre culture

L’un et l’autre : le duo Kader Attia et Jean-Jacques Lebel interroge le malaise dans notre culture

17 février 2018 | PAR Yaël Hirsch

Dans le cadre du cycle Discorde au Palais de Tokyo, le plasticien à l’oeuvre depuis les années 1950 et impliqué dans la Révolution Culturelle des années 1960 et le prix Marcel Duchamp 2016 ont imaginé une exposition qui transperce la Culture.

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Dans le cycle Discorde, l’on trouve des fresques de Nina Chanel Abney (Lasco #9 dans le Palais) des oeuvres in situ de Antina Molinero et Daigga Garantina, le prix Sam pour l’Art Contemporain Massinissa Semani et celui du 62 salon de Montrouge, Marianne Mispelaëre. L’exposition Damyo de George Henri Longy est sur deux sites, en partenariat avec le Musée Guimet et au rez-de chaussée s’étale le grand projet sur les idéologies de Neil Beloufa, l’Ennemi de mon ennemi. 

Au centre de cette thématique terrible et terriblement humaine, l’exposition du duo Jean-Jacques Lebel et Kader Attia va au coeur du malaise dans la Culture, non sans passer la la violence et par quelques pistes de réparation, sinon de rédemption.

Fils d’un ami de Duchamp Jean-Jacques Lebel écrit le premier livre sur le happening et est une figure majeure de la Contre-culture depuis les années 1950. Né en Seine-Saint-Denis, d’origine algérienne, et lauréat du prix Marcel Duchamp avec le brûlant film d’enquête Réfléchir la Mémoire,  Kader Attia a fondé un lieu où l’on pense la culture et la mémoire en dehors de l’Institution, La Colonie. Les deux artistes se sont rencontrés autour de l’exposition 1917 organisée par Laurent Lebon au Centre Pompidou Metz en 2012. Rassemblés par la mémoire du conflit qui a « brutalisé » l’Europe (George Mosse), deux générations d’histrions de la discorde se trouvent donc réunis au premier sous-sol du Palais de Tokyo, pour une exposition qui est à la fois une série de happening et aussi un écrin très léché à la scénographie grise et élégante, qui mêle tous les supports (installation de revues comme une sale d’archives, films d’anthropologie et de Kader Attia, photos, dessins, objets et même Zagat audio). Le cheminement est nécessairement sinueux mais sait isoler les installations les plus dures comme le « Poisson soluble » de Lebel qui expose en images crues, sanguinolentes et dégradantes l’occupation américaine de Bagdad en 2003. Les humains sont donc des porcs, comme semble le suggérer une installation de Lebel où les cochons dansent autour de Staline et la culture Européenne, à l’origine de l’impérialisme et de genocides, est barbare.

Mais ce qui est puissant dans cette rencontre qui se fait sous les auspices des surréalistes (un citation de Breton d’entrée de Jeu, du Gherasim Lucas) et du besoin de révolution (Rosa Luxembourg est citée, tout comme Aimé Césaire), c’est que si notre culture européenne est abîmée et cassée, contrairement aux réflexes de notre civilisation marchande, il ne s’agit surtout pas de balancer les perles avec les cochons. Lebel propose de la secouer comme une bouteille d’Orangina pour nous offrir avec celui du philosophe Félix Guattari un « deuxième coeur », tandis qu’obsédé par l’idée de réparation, Kader Attia va puiser dans d’autres cultures (Japon, Afrique centrale, Polynésie, Arménie) pour apprendre à réparer des objets. Avec la conscience également que ces objets (tapas- caches sexes, bijoux berbères, briquet décoré par un penny pendant la Première Guerre) tout comme les oeuvres de certains artistes invités (Zombies sans identité d’Alex Burke, Trône de roi africain de Gonçalo Mabunda) sont le fruit de leur métissage et de leur circulation.

Une exposition majeure, où la réparation (ou du moins sa possibilité) et une longue chaîne de trublions géniaux front rhizome comme des provisions d’énergie et des ferments de Justice humaine. 

visuels : Photos prises dans l’exposition (c) YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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