Expos

L’exposition Opéra Monde au Centre Pompidou-Metz ouvre grandes les fenêtres de l’Opéra sur les autres arts (et inversement)

L’exposition Opéra Monde au Centre Pompidou-Metz ouvre grandes les fenêtres de l’Opéra sur les autres arts (et inversement)

21 juin 2019 | PAR Paul Fourier

Avec sa nouvelle exposition, « Opéra Monde », l’équipe du Centre Pompidou-Metz a décidé d’interroger les rapports entre le genre lyrique et les arts visuels à travers une exposition d’une grande richesse qui convoque des artistes venant de multiples horizons et ce, dés le début du XXe siècle. Natalia Gontcharova, David Hockney, Roland Topor, Derek Jarman, Oskar Kokoschka, Ingmar Bergman, William Kentridge, Bill Viola, Romeo Castellucci, Renzo Piano, Luigi Nono ou encore Clément Cogitore sont notamment de la partie.

Nourrissant un débat qui fait évidemment rage – et qui suscite parfois moult sifflets et scandales lors des premières – dès qu’un artiste, metteur en scène ou plasticien, se saisit d’un opéra, l’exposition apporte sa pierre à la réflexion sur cette nécessaire (ou non) interdisciplinarité.
Produisant, dès l’arrivée dans le forum, un choc d’entrée en matière, c’est Malgorzata Szczesniak – ou plutôt une de ses œuvres, l’imposant King Kong de l’Affaire Makropoulos que l’on a pu voir à l’Opéra Bastille – qui nous accueille comme scénographe de l’exposition et comme créatrice et collaboratrice de Krzysztof Warlikowski.
Au spectaculaire de ce monstre opératique et tellement cinématographique vont répondre, tout au long du parcours, d’autres chocs monumentaux comme la vidéo de l’ascension d’Isolde conçue par Bill Viola pour l’opéra de Wagner en 2005 ou les compositions picturales de Roméo Castellucci pour Moses und Aron en 2015.

L’exposition est constituée, comme le serait un opéra, de plusieurs actes ou tableaux, et non de manière chronologique. La déambulation, avec ses différents chapitres, démarre avec Stravinsky qui construira son Rake’s progress à partir du portfolio de William Hogarth et avec Roland Topor s’inspirant de l’univers de Bosch pour le Grand Macabre de Ligeti. On s’attarde sur l’oeuvre iconique qu’est la Flûte Enchantée et son traitement par Bergman, Kokoschka ou Kentridge, avant d’être entrainé vers plusieurs chemins, non exhaustifs et souvent révolutionnaires.

L’intérêt de l’exposition est notamment de tutoyer les bordures des expériences radicales qui furent tentées et de montrer jusqu’où des artistes avant-gardistes comme Vassily Kandinsky, Arnold Schönberg, Pascal Dusapin et James Turell ont pu aller dans la remise en cause de la suprématie de la musique, de la poésie et de la danse sur les arts visuels.

Alors qu’elle est indissociable de tout temps de l’histoire de l’opéra, la question du scandale provoqué par ces audaces, dans le public et la critique, est relativement peu abordée, comme si montrer les intentions de ces artistes suffisait à l’approcher et à l’imaginer. Seuls sont exposés quelques articles de journaux indignés par le Intolleranza 1960 de Luigi Nono qui démontrent le désarroi de certains

Bien sûr, le maître Richard Wagner est un sujet en soi, ne serait-ce qu’en raison de la singulière dilatation de temporalité dans Parsifal (« Ici le temps devient espace » / Gurnemanz à l’acte I). Partant de la reconstitution de la mise en scène initiale – bien peu audacieuse – de l’opéra en 1882 (par le compositeur lui-même ce qui contredit, en quelque sorte, son propre propos), on voit comment des artistes ont cherché à mettre en phase les intentions de Wagner et les mises en scène de ses œuvres, refusant le naturalisme ou développant de nouvelles formes de stylisation en passant bien sûr par la remise en cause de la forme du bâtiment – théâtre qui doit accueillir les œuvres du compositeur allemand. La démarche atteindra une forme de paroxysme avec le Prometeo de Luigi Nono en collaboration avec l’architecte Renzo Piano tout comme la déstructuration du théâtre sera dans le Einstein on the Beach de Philip Glass et Robert Wilson.

L’exposition montre aussi comment des créateurs ont pu considérer que l’opéra – art finalement de l’extrême – peut approcher le divin, exprimer le transcendant et par là même, bouleverser les sens.

Enfin, et ce ne sont pas les exemples qui manquent, la portée politique de l’opéra est abordée via, notamment, l’engagement en faveur des réfugiés ou l’immersion de l’opéra au cœur même de la vie des gens comme ce village opéra au Burkina Faso.

Le dernier acte du parcours est dédié au corps de l’artiste chanteur, montré comme objet d’expression de la voix tout comme incarnation d’un art total. Avec Stratas et Hannigan plutôt que l’inévitable Callas, l’incarnation vivante sur scène est l’aboutissement logique d’un cheminement plutôt consacrée aux décors et autres dispositifs.

Ayant forcément dû faire des choix dans cette matière fournie (on notera que Chagall – qui fit l’objet d’une exposition à la Philharmonie de Paris – est, par exemple, absent du parcours), les concepteurs de l’exposition ont, néanmoins, produit un objet passionnant qui permet de voyager dans les méandres imaginés par ces différents artistes riches du savoir de leurs disciplines. Ce faisant, ils interrogent le concept d’art (presque) total ou aspirant à l’être dans une quête stimulante, mais toujours inaboutie. Le projet atteint seulement ses limites lorsqu’il peine à transcrire les sentiments ressentis par les spectateurs en salle en immersion dans une œuvre de plusieurs heures, comme cela pût l’être par exemple, lorsque la vidéo de Bill Viola combiné à la musique de la mort d’Isolde nous transportait d’émotion.

Dans la dernière salle, lorsque Clement Cogitore relie krump et baroque, on se rappelle que ce mélange fécond des arts est aussi en perpétuel renouvellement, car les Indes galantes qu’il mettra en scène à la rentrée à l’Opéra de paris pourraient bien réveiller une fois de plus les confrontations parfois violentes entre artistes et public.

On n’oubliera pas, en fin d’exposition, de regarder (et/ou d’acheter) le catalogue extrêmement riche réalisé à l’occasion de l’exposition et abordant une cinquantaine d’oeuvres clés ni, si on a le temps, de profiter de l’oeuvre de Dominique Gonzalez-Foerster exposée à l’Opéra Théâtre de Metz.

Visuels : Photo Charles Duprat – Courtesy du photographe et de l’Opéra national de Paris © Bill Viola et © Bernd Uhlig / théâtre royal de la Monnaie, Bruxelles.

Les Idoles, La Reprise, Les Boréades.. parmi les lauréats du Syndicat de la critique
Karl For Ever – Un hommage grandiose et émouvant
Paul Fourier

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *