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Le jour où le noir de Soulages rendit invisibles les ors du Louvre

Le jour où le noir de Soulages rendit invisibles les ors du Louvre

10 décembre 2019 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Dans l’iconique Salon Carré, dix-neuf peintures du plus célèbre des peintres abstraits contemporains s’emparent des murs, vidés de leurs historiques locataires.

Voir le Salon Carré sans ses peintures est un beau choc. Cela redonne de l’espace à l’espace, et à ce jeu, Soulages est le plus fort. Du noir, rien que du noir ? Eh bien non, quand on entre après avoir salué La Victoire de Samothrace, on est surpris. Une toile, datée de 1955 a tout d’un Mark Rothko. La force du pinceau large est là à plat, le mouvement est encore multiforme et surtout, les couleurs existent. Sur le noir, des blocs blancs et gris, bruns,  se détachent. On comprend alors que ce qui intéresse le peintre ruthénois au départ est plus un travail sur la matière. Entre 1946 et 1948, il opère au  goudron ou au brou de noix.

Dans cette courte exposition la volonté des deux commissaires, feu Pierre Encrevé et Alfred Pacquement, avec la complicité de Pierre Soulages, était de faire une rétrospective en peu de tableaux. Alfred Pacquement précise : « l’accrochage tient compte de l’espace, le Salon Carré où sont généralement exposées les grandes œuvres de la renaissance italienne. Pierre soulages était très heureux de retrouver cette salle où il a déjà exposé à côté de La Bataille de San Romano par Ucello, en 2000.

Dans son histoire, il est bon de le rappeler, le Salon Carré était le lieu où étaient montrés les artistes vivants. Il faut également souligner que les œuvres décrochées restent visible dans l’aile Denon.

Le noir de Soulages est le plus lumineux et le plus profond des noirs. En 1979 il nomme ce procédé et l’explique : « Outrenoir : le noir devient émetteur de clarté, ce sont des différences de textures, lisses, fibreuses, calmes, tendues ou agitées, qui captant ou refusant la lumière,  font naître les noirs gris ou les noirs profonds. Le reflet est pris en compte et devient une partie intégrante de l’œuvre ; il y intègre la lumière que reçoit la peinture et la restitue avec sa couleur transmutée par le noir ».

Alors, quand on quitte la première période 1946-1978 pour entrer dans celle qu’il occupe depuis 40 ans, la lumière et les reflets explosent. Commencent les immenses huiles qui sont surlignées par les polyptyques dont les lignes de ruptures entre les panneaux comptent autant que la matière. La ligne dans la ligne et la nuance dans l’absolu, voici ce que provoquent les grands panneaux et particulièrement les derniers,  peints pour cette exposition en août 2019. On voit trois stèles immenses comme celles de l’abbaye de Conques pour laquelle il a conçu des vitraux. Ici, comme toujours depuis 1979, il éclaire le noir par le contraste et par les jeux de matières. Les peintures Outrenoir sont réalisées avec un seul pigment mais selon le geste et l’outil, la lumière reflétée par le noir provoque les modifications. 

Dix-neuf toiles d’une modernité folle, qui remettent la main de l’artisan dans la création de la beauté. Le geste et la rupture du geste font des huiles de Soulages des œuvres où le mouvement se perçoit. Ce qui est très étonnant c’est de le voir là, si près  des Botticelli, sous ce ciel-là qui est un wall of fame où les noms Rubens et Rembrandt sont gravés. Cela met Soulages à sa place, celle d’un géant qui peint depuis huit décennies en faisant taire tous ceux qui disent que le noir n’est pas une couleur.

 Soulages veut que ses « œuvres se voient d’un seul coup »  et c’est cela qui arrive dans ce lieu mythique.  Nous sommes saisis, par la beauté, l’émotion et la puissance de ces monochromes si vivants.

 

Visuels : Exposition Soulages au Louvre 2019 Salon-carré©musée du Louvre Antoine Mongodin ©ADAGP-Paris-2019.

Infos pratiques

Théâtre de la Mackellerie
Galerie Polka
Musée du Louvre

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