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La mécanique des dessous : Les Arts décoratifs se la jouent push up

La mécanique des dessous : Les Arts décoratifs se la jouent push up

28 juillet 2013 | PAR Franck Jacquet


Après Fashioning fashion (voir notre critique), le Musée des Arts décoratifs continue de creuser le sillon de l’histoire du vêtement en revenant cette fois sur les sous-vêtements. Jusqu’au 24 novembre prochain, « La mécanique des dessous, une histoire indiscrète de la silhouette » cherche à cerner la place qu’ont pu tenir les dessous dans l’évolution de l’apparence en Occident en prenant en compte les aspects techniques, les représentations comme les données sociales dans des sociétés très hiérarchisées. 200 silhouettes donnent à voir, parfois à comprendre, moins à ressentir. Dix points pour aller se faire une idée…

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1 : Admirer les trouvailles
Les focus choisis sont en général dédiés à une trouvaille, un artifice pour permettre de concilier apparences et ergonomie. Cette dernière est d’ailleurs souvent toute relative. Si les crinolines ou les bustiers sont construits de sorte à pouvoir supporter des tonnes de tissus, rembourrages et couches de dessous, ils structurent une silhouette destinée à assurer un rang social et, durant tout l’Ancien Régime notamment, à entrer sous les meilleurs auspices dans les fastes de la Cour et de la vie mondaine. Le parcours met résolument en avant dans chacune de ses grandes vitrines, sans casser le rythme chronologique, un grand type d’artifice et l’aspect technique qui a permis son amélioration ou son développement. Cette approche, nourrie par des écrans animés, permet d’expliquer les silhouettes sous un angle didactique.

2 : Comprendre l’évolution de la silhouette depuis la fin du Moyen Age ?
Le propos commence avec le XIVe siècle et ses rembourrages de braguette pour les nobles. Il s’achève avec les robes de Haute Couture contemporaines de Comme des Garçons, Gauthier ou Lacroix. La robe de mariée de Gauthier où la structure de crinoline est sortie du vêtement pour devenir l’équivalent d’une traîne – voile est particulièrement symptomatique de ces références – révérences constantes de la mode contemporaine à l’histoire du vêtement. La fin du parcours rappelle une évolution générale de la silhouette féminine depuis le second XVIIIe siècle grâce à l’alignement de mannequins reprenant la forme « dominante » de l’époque. Si quelques approximations ont été permises, on visualise bien les principaux changements dans la structure et l’apparence générale recherchée. Malheureusement, les hommes n’ont pas leurs mannequins.

3 : Qui se fait plaisir ?
L’ensemble de l’exposition est assez didactique et ludique. Pour le reste, si le parcours est incontestablement « beau » dans sa facture générale, on ne peut que se dire que les concepteurs se sont fait plaisir dans la mise en lumière et la scénographie. Certes, l’obscurité est de mise pour la conservation des œuvres, mais de là à passer toute une exposition dans une pénombre quasi-totale où les cartons sont illisibles (et placés à moins d’un mètre du sol !) sauf à utiliser son téléphone en lampe torche… L’effet, passé la surprise, est raté.

4 : Des rembourrages aux slips push up, la virilité du bas ventre
Les femmes ont la part belle de l’exposition, notamment pour ce qui est du XIXe siècle qui reste le plus représenté. Cependant, on ne peut nier que pour une fois, les hommes sont l’objet d’un traitement assez important. Bien évidemment, le dessous est d’abord lié à la taille et à la mise en valeur du bas ventre. Les rembourrages sont une constante de l’histoire du sous-vêtement masculin malgré quelques éclipses. On peut se dire que finalement, les collections push up de fesses ou de sexes des sous-vêtements des gays du début du XXIe siècle apprennent largement des braguettes des nobles durant la fin de la Guerre de Cent Ans où les formes coniques surdimensionnées ne répondaient pas qu’au besoin d’entrer et protéger les attributs dans une armure… On comprend aussi que ces dessous participent généralement de la silhouette générale masculine, même si le XXe siècle n’est traité que par un incontournable kangourou et une ceinture de maintien (les dessous de sportifs devenus si importants, voir moteurs dans les systèmes de production, sont totalement oubliés). Léger…

5 : Les lignes expliquées par les artifices mécaniques
Les apparences monumentales des crinolines du Second Empire, les silhouettes en sablier du premier tiers du XIXe siècle, les corsets et autres formes encombrantes nécessitaient des structures. De bois ou parfois de matières précieuses puis de métal avec l’industrialisation, elles magnifiaient le corps mais  en le contraignant. Structures complexes, elles sont montrées par des silhouettes nues et des mécanismes pour donner à voir la manière dont on les passait et surtout pour comprendre comment on devait en tenir compte pour bouger. Ces silhouettes sont « libres », plusieurs étant des reconstitutions partielles ou adaptées. Si on souhaite comprendre le rôle du textile dans ces dessous et surtout en quoi les matières ont pu interagir avec les silhouettes durant le Second Empire par exemple, on conseillera de se rendre à Compiègne où l’exposition « Folie textile » fait preuve d’un très grand didactisme.

6 : Essayer qui une fraise, qui une crinoline
Un espace aménagé à la fin de la première partie de l’exposition (située approximativement à l’orée de l’ère industrielle) permet aux femmes d’entrer dans une grande cabine et de se confronter, miroirs aidant, à l’essayage de corsets, crinolines, structures de maintien et de gainage… La naissance du soutien-gorge après des siècles de corsets et évoquée dans la suite du parcours sera d’autant plus comprise par les visiteurs comme une révolution majeure. Les hommes n’auront que la fraise pour se consoler. L’espace autorise les photographies. Cette trouvaille rencontre visiblement un grand succès auprès des visiteurs.

7 : Là où l’on voit le look de Barbey d’Aurevilly
Les collections du musée des Arts décoratifs sont les plus représentées dans l’exposition. Elles abritent quelques effets personnels de personnages célèbres. On croise donc au début de la seconde partie de l’exposition l’ensemble dandy de J. Barbey d’Aurevilly : grande redingote où le buste est particulièrement imposant et où on constate que les bas sont rembourrés. Effectivement, les codes bourgeois plus prudes du XIXe siècle concentrent moins le regard sur la braguette, si bien que le mollet devient un attribut de virilité… quitte à jouer d’artifices !

8 : Faire un lien avec les artifices d’aujourd’hui ?
Malgré une certaine exhaustivité sur les évolutions du XVIIIe et du XIXe siècle, le XXe siècle est moins complet et surtout on comprend mal la dernière vitrine consacrée aux robes de Haute Couture. Elles sont des références aux dessous passés, certes. Mais on ne comprend pas en quoi elles correspondent à la ligne dominante des silhouettes d’aujourd’hui ou comment elles se positionnent par rapport à celles-ci. Cette juxtaposition, coquetterie mal reliée au propos, permet cependant d’admirer des créations impressionnantes.

9 : Expliquer le maintien à ses enfants par l’exemple
Les enfants ne sont pas oubliés. Durant toute la période moderne on voit qu’ils sont comme les adultes contraints dès le plus jeune âge par des corsets, des linges juxtaposés ou toutes sortes de systèmes de maintien. On se rappelle des romans d’éducation comme chez Rousseau et combien les enfants peinaient à entrer dans ce système du vêtement – contrainte. Dès 4 ans parfois, ils connaissent ainsi la tige rigide qui doit, dans leur dos, les forcer à se tenir droit. Ces structures sont d’ailleurs incroyablement durables puisque elles sont encore utilisées en plein XXe siècle notamment pour éviter de laisse s’amollir les chairs des adolescentes.

10 : Comprendre les dessous par une approche anthropologique et sociale ?
C’est sans doute l’un des points faibles majeurs de l’exposition. Si le catalogue d’exposition (que l’on conseillera vivement) donne notamment la voix à des historiens reconnus comme G. Vigarello, spécialiste du corps et de ses représentations, l’exposition néglige incroyablement ces aspects, préférant mettre en avant l’anecdotique du ludique. Au-delà de quelques remarques sur la virilité ou sur le regard porté sur les attributs féminins, les enjeux anthropologiques sont donc le parent pauvre. Que signifie distinguer des dessous pour l’espace privé et l’espace public ? En quoi la notion de « maintien » évolue-t-elle profondément ? Pourquoi les dessous ont-ils pu devenir des dessus ? Le propos ne fait que constater et n’explique que bien peu. Sur le plan sociologique et des groupes sociaux, même chose : bien peu d’éléments pour comprendre que ce qui est montré ne représente pas toute la société, parfois que quelques groupes sociaux très restreints et dont les influences ne sont pas toujours celles qu’on croit. Les sous-entendus ne manqueront pas d’étriller ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’idée selon laquelle les vêtements peuvent préparer ou annoncer une révolution : ainsi la crinoline et ses volumes étant de plus en plus portés vers l’arrière à la fin du Second Empire annonceraient sa chute de même que la finesse de la silhouette des aristocrates masculins de la seconde moitié du XVIIIe siècle serait le signe d’une féminisation excessive menant logiquement à l’abaissement de leur leadership social qu’ils n’assuraient plus par la mise en avant d’une virilité légitimante…

L’exposition est au final riche, son parcours chronologique permet de se repérer et donne un assez bon aperçu pour les différents âges et sexes. Les aspects techniques sont essentiellement donnés à voir par des mécanismes très parlants mais les choix de construction généraux particulièrement sociaux et anthropologiques ne sont pas toujours bien assumés. L’exposition cherche à faire comprendre par les effets visuels ; elle est réussie pour cela. Encore une fois, on pourra se pencher plus longuement dans les travaux de Vigarello pour aller plus loin.

Infos pratiques

Centre National Jean Moulin
Petites formes mouvantes et émouvantes
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