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Les joyaux de l’Yonne : « c’est un jardin extraordinaire »

Les joyaux de l’Yonne : « c’est un jardin extraordinaire »

03 juin 2018 | PAR Agnes Polloni

Charles Trenet n’aurait pas mieux dit en visitant la Fabulesoserie, un lieux aussi fabuleux que bucolique.En Bourgogne, coincé entre Auxerre et VilleFranche dans le département de l’Yonne, la Fabuloserie est un lieu mystique et envoûtant.

Actuellement géré par Anne et Sophie, sexagénaire et septuagénaire, les deux soeurs ont eu pour ambition de perpétuer l’héritage culturel appartenant à leur père, Alain Bourbonnais. Il était architecte de profession la semaine, et collectionneur le week-end. Dans un éclat de rire, les deux femmes ouvrent les portes de leur jardin secret, face à l’assistance intriguée. L’art brut est par essence le mouvement artistique que les deux femmes exposent, mouvement dont le fondateur est Jean Dubuffet.

La caractéristique de cet art nouveau, repose sur le fait que les artistes sont des autodidactes complets, et n’ont suivi aucun cursus artistique spécifique, tel que les Beaux-Arts. Maçons, pêcheurs, mineurs et ouvriers s’adonnent volontiers à leur imaginaire le week-end pour confectionner des oeuvres « hors-les-normes » : « Une façon de vivre et de penser »  nous glisse Agnès, faisant face à une peinture de son père.

Le but recherché, s’oppose radicalement au conformisme de l’esthétisme et revêt une dimension  représentative. Gare à ne pas confondre Art Brut et recyclage, les matériaux utilisés ne sont pas sur le point d’être détruits mais transformés : barreaux de chaise, ou les pieds d’une table serviront à la confection d’une future oeuvre. Sophie et Agnès essuient donc de nombreuses refus de requêtes artistiques de protagonistes qui recyclent ou reproduisent une forme d’esthétisme.

L’un des clous notoires du spectacle est certainement le Manège dudit « Petit Pierre », de Pierre Avezard. Né d’une déformation congénitale, cet homme handicapé au physique disgracieux semblable à Joseph Merrick (cf Éléphant Man), était isolé des habitants de sa commune. Un crash d’avion ayant eu lieu à proximité de chez lui, Pierre Avezard s’empressa de collecter les morceaux de tôle déchiquetés, et en fabriqua un manège métallique, assemblage mobile que actionnable à partir d’un mécanisme que l’artiste créa de ses propres mains. Il termina son manège par une reproduction de la Tour Eiffel, en bois d’acacia ( bois imputrescible), d’une hauteur de 20 mètres, après avoir été frappé par la beauté métallique du monument le plus visité au monde. Sa progéniture lui prit cinquante années de sa vie à être achevée, il est âgé de quatre-vingt ans lorsque Agnès et Sophie firent l’acquisition de son oeuvre sur le point de tomber aux oubliettes. Le bois, la tôle, des courroies, des pneus ou encore des billes en verre sont les matériaux principaux utilisés par le Petit Pierre, appartenant au quotidien et complètement transformés pour aboutir à un tel projet.

Jules Damloup fit de même lorsqu’il atteignit l’âge de la retraite, cet agriculteur fit fondre son matériel agricole, pour en extraire un nouveau matériau, à partir duquel il sculpta des animaux sauvages. Un rêve d’Afrique inaccompli le poussa à imaginer ce bestiaire, à partir d’images du chocolat Poulain. Il exposa ensuite ses sculptures dans son jardin, qui terminèrent finalement leur course dans le jardin de la Fabuloserie, encadrées d’un lac marécageux construit par Alain Bourbonnais lui-même. 

Cet homme passionné d’art et d’architecture, « excellent dessinateur » fut bouleversé après le visionnage d’un reportage dédié à Jean Dubuffet, dans les années 1970. Il ne se doutait pas qu’une étape décisive serait faite dans son processus de création, et décida de partir à la rencontre de l’artiste. « Le commencement d’une histoire sans fin » pourrait résumer cette rencontre, qui le poussa à s’entretenir de tous ceux avec lesquels il collaborerait. À son début, la galerie regroupait une vingtaine d’oeuvres, strictement réservée à lui-même pour son plaisir personnel et de sa famille. Un ami l’incita alors à faire découvrir ces oeuvres, et ce fut le lancement de la Fabulesorie, havre de paix enchanté. Sa descendance réitère le schéma artistique, cherchant au-delà de l’oeuvre à personnifier le créateur. L’art exposé n’a pas vraiment été bien perçu, ni compris des habitants de la commune, dans un éclat de rire Agnès nous confie :

« Mon père devait recevoir un prêtre à diner pour avoir réalisé l’architecture d’une église. Il a dû mettre un drap blanc sur une sculpture dénudée. Il y avait une réelle différence entre l’architecte la semaine, tiré à quatre épingles, et le collectionneur. »

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Au coeur du musée, le « grenier blanc » et le « grenier noir » se chevauchent, découvrant des oeuvres atypiques et magnifiques.

Les Turbulents, réalisés de la main d’Alain Bourbonnais sont des sculptures gigantesques, ressemblant presque à celles du clip Kids du groupe MGMT. Effrayantes, elles surplombent le visiteur et sont mécanisées, leur insufflant vitalité, tandis que Mauricette de Francis Marshall est insoutenable.

Symbolisant les jeunes filles de la campagne, Mauricette n’est autre qu’un collant beige, rempli de chiffons. Mauricette est enfant, va à l’école communale, se marie, a des rapports sexuels et décède. Son créateur est un instituteur muté dans une zone rurale, qui ressentit l’inégalité profondément injuste de ces filles de campagne :  « mal maquillées, mal coiffées, mal soignées et mal nourries », le laissant interloqué. L’art qui en découle, fige le spectateur, la jeune fille est ligotée à chacune des étapes de sa vie, symbolisant les obstacles qui entravent l’existence au quotidien.

Des milliers de mètres de profondeur plus bas, nous plongeons dans l’aquarium de Paul Amar, qui fourmille d’espèces subaquatiques. Pierres précieuses se mêlent à la parure de poissons et végétaux des mers, brillants de milles feux, un chef-d’oeuvre ou un écrin qui nécessita 4 200 heures de travail.

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Immobiles,  l’oeil en amande des sculptures de l’artiste indien Nek Chand, sont une symphonie de fragments de bracelets indiens, vaisselle cassée et ciment. Dans les confins de l’Himalaya, l’autodidacte emporte avec lui sur son trajet quotidien, une myriade d’objets en tout genre, qu’il assemble dans une carrière pour donner vie à un royaume secret de dieux et de déesses.

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Retracer la Fabulesorie sans aborder les oeuvres de Pascal Verbena serait assassin, à partir de bois récupérés, le sculpteur gravit les contrées de l’innocence candide, où des petits personnages à têtes rondes montent et descendent le long de son oeuvre, facteur essentiel rappelant celles des  Turbulents. L’énorme paquebot qu’il construisit entièrement, vogue sur le sol du grenier blanc, encre jetée, avion et matelots prêts à embarquer. Joueur, l’artiste joue de ses oeuvres et de leur maniabilité avec une ingéniosité renversante de douceur.

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Émile Ratier est volage d’idées, du Cirque à la Tour Eiffel, les constructions de bois s’activent et tournent à l’aide d’une manivelle, narrant les composantes d’une ville, et ses infrastructures élémentaires.

Une ville qui évolue, tout en étant coincée dans sa bulle, ou plutôt son ampoule de verre, Bonbonne d’Albert Salé est à mi-chemin entre un maquettiste flirtant avec la miniature d’une cité, qui en parfile l’aura en son coeur, subsistant à tout si ce n’est sa miniature, poussière de l’océan.

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Serait-ce les cauchemars défigurés et un peu fous qui animèrent la pensée de Michel Dalmaso ? Probablement : singes, pinocchio et clowns polychromes observent le regard perdu, sourire moqueur tout ceux croisant ses peintures acryliques. La tête blanche ou marmonnasse leur confère une dimension maladive, puisant dans l’âge enfantin la frayeur des nuits incessantes.

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Quoi qu’il advienne, l’art brut ne doit laisser aucune trace de blancheur, pas un espace dédié au vide. Armée de son pinceau et d’encre de chine, Milena Peloso déroge à la règle, intronisant un jardin d’Éden fait d’anges, de sourires et de pleurs, royaume peuplé de vide et de plein. Une réflexion divine et fantasque, qui partage avec mélancolie ses croyances d’antan.

« Nous voici bien en effet dans le domaine de la dérive et de la subversion, nous voici dans le domaine de l’irrationnel, de l’imaginaire, de l’érotique farfelu » écrivait Miche Aagon lorsqu’il pénétra le lieux. « On n’en ressort pas comme on y est entré », assure son défunt créateur, une affirmation qui prend tout son sens.

 Crédit Images & Vidéo  : Agnès Polloni

Agnès Polloni

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