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De l’Allemagne au Louvre : l’art fondateur de l’identité du pays

De l’Allemagne au Louvre : l’art fondateur de l’identité du pays

04 avril 2013 | PAR Christophe Candoni

Le Louvre propose une exploration passionnante dans plus d’un siècle d’art allemand qui s’étend du romantisme au nazisme. A travers plus de 200 œuvres pour la plupart signées d’artistes peu connus en France (à l’exception de Friedrich qui occupe une position centrale dans le parcours), l’exposition « De l’Allemagne » montre comment création artistique et quête identitaire, intimement mêlées dans l’histoire de l’Allemagne moderne, concourent à définir la portée fédératrice et utopique de la notion de kultur comme ciment fondateur d’un pays dont l’unité est encore à construire.

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L’exposition emprunte son nom au célèbre ouvrage de l’écrivaine française connue sous le nom de Madame de Staël qui, exilée de Paris, faisait découvrir aux intellectuels français à travers la parution de De l’Allemagne en 1810, la littérature d’outre-Rhin ô combien précurseur et déterminante tant elle influencera plusieurs générations d’artistes qui feront naître le mouvement romantique en France.

Deux siècles après et à l’occasion des 50 ans du traité d’amitié franco-allemande signé en 1963 par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer, nous avons encore beaucoup à apprendre de la culture et de l’identité de notre voisin germanique. Voilà ce qui nécessite la visite de la formidable exposition donnée au Louvre jusqu’en juin prochain.

C’est sous l’égide de Johann Wolfgang von Goethe, probablement la figure la plus représentative de la culture germanique et que Madame de Staël a connu, que nous démarrons la visite face au portrait grandeur nature qu’en a fait Tischbein, la célébrissime toile n’a encore jamais été exposée en France. Représenté en habit de voyageur, le poète est allongé dans la campagne romaine, le regard porté au loin. On ne saurait dire s’il regarde les ruines du passé ou la lumière de l’avenir. De la même manière, rêver l’Allemagne comme une nouvelle nation unie enjoint l’art à se tourner vers le passé pour mieux inventer l’avenir.

Le projet identitaire des artistes allemands à la recherche de modèles prend son point de départ dans des sources très diverses mais toutes archaïques, qu’elles soient la Grèce antique idéalisée par Klenze, la renaissance italienne de Fra Angelico que l’on croit reconnaître dans la peinture de Carolsfeld ou bien encore le Moyen-Age et son univers fantastico-gotique avec la présence récurrentes du monde chevaleresque chez Pforr, Schwind et Fohr. L’apparent anachronisme des œuvres présentées au début de la visite peut surprendre mais ne manque pas d’inspiration. On y trouve l’exaltation de thèmes bibliques (Vierge à l’enfant de Carolsfeld datant de 1820 ou Adam et Eve) et païens (un univers peuplé de gnomes et de nains). Enfin s’impose un retour à la mythologie avec Apollon parmi les bergers peint par Schick ou bien plus tardivement les figures de Médée peinte par Feuerbach ainsi que Percée et Andromède de Corinth .

Les artistes portent en eux un profond désir bâtisseur, et quoi de plus symbolique que la cathédrale de Cologne, majestueuse dans sa représentation par Hasenpflug, dont le chantier, commencé au Moyen-Âge et resté inachevé pendant sept siècles, reprend finalement en plein XIXe siècle à mesure que l’unité du pays germanique se met en place. Cet ardent désir de construction s’élève comme l’utopie d’une grande nation triomphante, Le Walhalla de Klenze (1836) prend la forme d’un Parthénon érigé au sommet de la campagne verdoyante qu’il domine à l’égal du ciel, tout comme Le Château de Scharfenberg dans la nuit du peintre Oehme, bien avant que soit proclamé l’empire allemand en 1871.

Ensuite, l’exploration de l’Allemagne à travers ses terres et ses territoires qu’entreprend Caspar David Friedrich promène le visiteur dans la vastitude et la profondeur des paysages allemands mais plus encore dans la largeur de la vision subjective du célèbre peintre. Les sommets vertigineux et inatteignables des hautes montagnes confèrent à ses paysages assurément plus fantasmés que réels une incroyable portée poétique tantôt brumeuse, solaire, ou glacée qui s’apparente à une rêverie contemplative à la fois spirituelle et spectaculaire et qui tranche net avec les élégies printanières ou aquatiques violentes et sensuelles de Böcklin.

Enfin, la guerre mondiale qui éclate en 1914 produit de toute évidence une rupture radicale dans l’histoire picturale. Plus d’innocence dans la troisième et dernière partie de la visite, plus contemporaine et puissamment bouleversante. Esclave du capitalisme industriel triomphant sous les traits d’un travailleur forcené comparé à un cyclope moderne dans La Forge aux dimensions monumentales de Menzel ou émacié ou défiguré dans les œuvres de Hofer ou Beckmann, l’homme occupe désormais le centre de la toile. Ecce Homo. On voudrait percevoir dans cette vision traumatique de l’individu comme une forme d’héroïsme aux antipodes du mythe, celle des hommes meurtris par l’histoire qui déshumanise. Abîmés, défigurés, telles sont les saisissantes gueules cassées dessinées à l’encre noire par Otto Dix.. Défiant toute tentative de standardisation de la société défaite aux lendemains de la guerre et à l’heure de la montée du nazisme, les portraits d’August Sander célèbrent la multiplicité et la singularité d’hommes et de femmes, anonymes du quotidien, reproduits en tirage argentique, témoins de la souffrance que génère la vie moderne.

Comme un impossible point de convergence de toute la richesse des univers qui constituent la kultur allemande, Anselm Kiefer propose pour la durée de l’exposition au Louvre une œuvre originale et profondément symbolique en noir et blanc sous la forme d’une rotonde par laquelle on entre et quitte la visite. La nature y est omniprésente, le Rhin notamment.  Quelques mots de langue germanique sont écrits à la main et déposés par petites touches pour former une poésie vibrante. La verticalité de troncs d’arbres nus et longilignes évoquent la forêt, élément majeur et récurent dans toutes les formes artistiques allemandes, littéraire, dramatique, picturale, opératique… comme pour enraciner l’Allemagne dans son art, sa pensée, son imaginaire définitivement fascinant.

 

Exposition « De l’Allemagne, 1800-1939. De Friedrich à Beckmann »

du 28 Mars 2013 au 24 Juin 2013

Au musée du Louvre, Hall Napoléon sous la pyramide

Tarifs sur place :
Billet spécifique à l’exposition : 12€.
Billet jumelé (collections permanentes et exposition) : 15€.
Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 9 h à 18 h. Nocturnes les mercredi et vendredi jusqu’à 21h45.

Renseignements :
01 40 20 53 17 / http://www.louvre.fr

Infos pratiques

Théâtre de la Mackellerie
Galerie Polka
Musée du Louvre

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