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CHRD de Lyon : La mode en temps de guerre, entre esthétisme et stratégie

CHRD de Lyon : La mode en temps de guerre, entre esthétisme et stratégie

20 janvier 2014 | PAR Céline Duverne

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Pour sa première grande exposition temporaire depuis sa réouverture, le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (CHRD) de Lyon explore une facette inédite du quotidien de ses habitants : la thématique de la mode féminine durant la Seconde Guerre Mondiale. L’apparente futilité du sujet recèle, en filigrane, une analyse profonde des enjeux socio-économiques d’un pays en pleine crise. Le prisme du vêtement permet de saisir quelques-unes des stratégies mises en œuvre par les femmes, pour résister à la mainmise de l’envahisseur et préserver leur dignité.

Le visiteur, pour son plus grand plaisir, déambule dans un vaste espace articulé autour de quelques grands thèmes, illustrés par des collections de vêtements très fournies ainsi que d’autres ressources documentaires (affiches de revues, documents officiels, extraits de vidéos, photographies…).

La suprématie du système D :

En temps de guerre, renouveler sa garde-robe n’est pas chose aisée. Les réquisitions allemandes génèrent de nombreuses pénuries, si bien qu’à partir de 1941, les articles à usage vestimentaire sont soumis au régime des bons d’achat (visuel 1). Ces restrictions sont d’autant plus mal perçues que la mode est un instrument de distinction sociale. Pour préserver leur élégance, les femmes déploient des trésors d’ingéniosité, auxquels les prédispose l’apprentissage de la couture dès leur plus jeune âge.

Les collections exposées donnent à voir quelques-uns de ces prodiges : robes coupées dans des costumes masculins, récupération de tissus d’ameublement (visuel 2) … le recyclage s’impose. « Mes soeurs étaient bien habillées, seulement nous n’avions plus de rideaux aux fenêtres », ironise le frère de Jeanne Guillin, adolescente à Lyon durant le guerre. Pour pallier le froid lié aux pénuries de charbon, les vêtements sont doublés avec des feuilles de journaux ou des vermicelles de papier, dont on vante le pouvoir isolant. En l’absence de bas de soie, les femmes se teignent les jambes au brou de noix.

Vers un renouvellement des codes vestimentaires :

La guerre transforme en profondeur les habitus. La pénurie de laine, de coton et de cuir impose l’adoption de solutions alternatives, en particulier de nouveaux matériaux non contingentés tels le liège, le bois, la passementerie… La baisse de la production textile traditionnelle marque également l’avènement des fibres artificielles dont l’usage demeure de rigueur aujourd’hui : le rayonne et la fibranne (visuel 3).

L’adoption de ces nouveaux matériaux bouleverse profondément les codes esthétiques. Les femmes adoptent le tailleur, pratique et élégant, pour affronter de longues heures d’attente dans les files ou le métro. L’essor de la bicyclette, après le rationnement de l’essence, impose ses lois vestimentaires : les jupes-culottes font ainsi leur apparition.

Restrictions obligent, l’élégance et l’excentricité se réfugient dans de menus détails. Les accessoires connaissent ainsi un engouement sans précédent. Le turban dissimule les cheveux dont l’entretien ne peut être assuré régulièrement, et les chapeaux donnent lieu à une explosion de formes et de couleurs : leur volume augmente progressivement jusqu’à la démesure en 1944 (visuel 4). L’utilisation de la dentelle, matière en vente libre, tend également à se généraliser.

Notre déambulation nous conduit hors des frontières de la guerre : le 29 janvier 1971, Yves Saint Laurent scandalise l’opinion publique en proposant une collection estivale directement inspirée des années 40. Sans le savoir, l’illustre créateur vient d’inaugurer la mode rétro…

Lyon sur les traces de la capitale :

Lorsque la guerre éclate, Paris reste sans conteste la capitale de la mode. Sa situation se dégrade après la défaite de l’été 1940 : confrontés aux pénuries, les couturiers doivent négocier âprement l’attribution de contingents de tissus. Les créateurs parisiens doivent également faire face à la concurrence des Allemands, qui tentent de déclasser Paris au profit de Berlin en interdisant l’exportation des créations françaises.

La mise en cause de l’hégémonie parisienne profite à la ville de Lyon ; deux événements sont rapportés à ce sujet. Le couturier Marcel Rochas, fort de ses accointances avec de nombreux soyeux de la région, présente sa collection à Lyon, en zone libre, du 9 au 12 décembre 1940. Dans son sillage, Lucien Lelong y organise en mars 1942 une présentation de modèles d’une vingtaine de couturiers, espérant approcher la clientèle de la zone libre et des pays neutres – l’Espagne et la Suisse.

La mode, support de propagande ? 

Le retour à l’ordre moral prôné par la Révolution nationale impose de renoncer au laisser-aller de l’avant-guerre ; les femmes doivent adopter une mise conforme à leur rôle de mère et d’épouse. D’un camp à l’autre, le vêtement révèle son potentiel subversif. Ainsi le soyeux lyonnais Colombet fabrique-t-il des foulards à l’effigie de Pétain, ou illustrant la devise « Travail, famille, patrie ». A l’inverse, on voit proliférer la fabrication de sacs à main pourvus d’un double fond pour permettre, par exemple, la dissimulation de tracts de résistance.

Répertoire d’astuces et source de réconfort, la presse contribue également à distiller les valeurs du nouvel ordre moral voulu par Pétain. Des journaux comme Marie-Claire, replié à Lyon, Le Petit Echo de la mode, plus populaire ou encore Modes et travaux augmentent considérablement leur lectorat durant cette période. Quelques couvertures de ces magazines viennent agrémenter les collections de l’exposition.

En définitive, le prisme très particulier de la mode nous permet d’appréhender, au fil de notre déambulation, quelques-uns des grands enjeux et stratégie à l’œuvre en cette période charnière de l’histoire des femmes. Profitez-en ! Le CHRD de Lyon, à deux heures de TGV de Paris, vous ouvre ses portes du mercredi au dimanche de 10h à 18h, jusqu’au 13 avril prochain.

Visuels : © CHRD de Lyon – dossier de presse de l’exposition.

Infos pratiques

Guichet Montparnasse
Musée des arts et métiers
Céline Duverne

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