Expos

Chaillot, une mémoire de la Danse

Chaillot, une mémoire de la Danse

25 juin 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis

Théâtre du Trocadéro ou Théâtre de Chaillot. Dans les deux salles qui se sont succédé au sommet de la colline de Chaillot et qui ont pris la place de l’immense palais que Napoléon 1er projetait de faire édifier pour le Roi de Rome, bien avant que n’ y ait été créé de nos jours le Théâtre national de la Danse, des manifestations chorégraphiques ont très vite occupés les lieux. Une exposition à la Bibliothèque nationale de France retrace plus de cent ans de ce passé méconnu, de 1913 à 2018.

Dans une galerie de la Grande Bibliothèque donnant sur le jardin intérieur, une galerie longue comme le siècle passé, et qui est au fond parfaite pour évoquer cent ans de danse sur la colline de Chaillot, on a d’emblée frappé un grand coup en ouvrant l’exposition sur les premières apparitions d’Isadora Duncan au Théâtre du Trocadéro. Isadora déjà célèbre, sinon célébrissime, quand elle y donna son premier spectacle chorégraphique en 1913, avec les danseuses de son école de Darmstadt. La représentation était agrémentée d’une conférence du Sar Mérodak Joséphin Péladan, de textes dit par le comédien vedette de ce temps, Mounet-Sully, et d’un orchestre dirigé par un musicien illustre, Gabriel Pierné. On y joua des extraits de « La Walkyrie », très vraisemblablement même « La Chevauchée des Walkyries », musique hors norme qui permettait à Isadora Duncan d’exprimer par des danses échevelées ce que la partition de Wagner lui inspirait, ainsi que le montre une série de dessins qui mieux encore que la photographie traduisent à merveille l’élan et la passion de la danseuse.

Dans le sillage des Ballets Russes

Dans cette galerie s’ouvrant au nord certes, mais inondée de lumière, et où passent des milliers de personnes, il n’était pas question d’exposer des documents originaux. Aussi, tout au long des multiples panneaux qui servent de supports aux innombrables affiches, dessins, photographies, programmes et illustrations diverses, on ne découvre que des fac-similés. Les originaux dorment dans les inépuisables réserves du département des Arts du spectacle de la BNF qui regroupent entre autres merveilles les plus riches archives chorégraphiques sans doute qui soient en France et partant parmi les plus riches qui existent dans le monde.
Alors que Firmin Gémier dirigeait l’institution et lançait le premier théâtre populaire sur la colline de Chaillot, dans le sillage triomphal des Ballets Russes de Serge de Diaghilev qui se produisaient au Théâtre du Châtelet, au Théâtre des Champs-Elysées ou même à la Gaieté lyrique, pour profiter de la russomania des Parisiens, apparut alors dans la salle du Trocadéro qui comptait entre 4500 et 5000 places, toute une série de troupes et d’artistes russes.

Pavlova, Danilova, Charrat, Chauviré

Anna Pavlova, bien évidemment, qui avait débuté en France avec les Ballets Russes, mais faisait désormais bande à part et tenait son fonds de commerce avec « La Mort du Cygne » de Fokine et Saint-Saëns ; Natalia Trouhanova qui dansera « La Péri » de Paul Dukas en 1921 ; Alexandre Sakhoroff, un Ukrainien, et sa compagne Clotilde, couple de danseurs célébrissimes eux-aussi ; le Ballet impérial de Russie, dirigé par Maria Rutkowska…
Plus tard, après la disparition de Diaghilev et la dispersion des Ballets Russes, c’est au Théâtre de Chaillot que se produiront leurs héritiers, les Ballets Russes de Monte Carlo dirigés le frère du président du Conseil, René Blum, mort assassiné en déportation ; et après-guerre les Ballets Russes du Colonel de Basil. Et la vague continuera dans discontinuer avec Danilova, et toute une génération de Russes et assimilés en exil : Olga Adabache, Youri Algarof, Alexandre Kalioujny, Wladimir Skouratoff, Boris Traïline qui en 1946 dansent au Théâtre de Chaillot avec Janine Charrat, Yvette Chauviré ou Lycette Darsonval dans des divertissements chorégraphiques parmi lesquelles des pièces signées par l’incontournable Serge Lifar.

Ballet national populaire

Mais à la vague russe s’oppose dès les années 1930 une vague hispanique avec La Argentina ou la gitane Nana de Herrera. Puis, après la guerre, apparaît la mythique danseuse afro-américaine Katherine Durham cependant que le Théâtre de Chaillot reçoit aussi des troupes indonésiennes, polonaises (Mazowsze), bulgares ou mexicaines. C’est le temps des grandes compagnies nationales de danses dites folkloriques qui fleurissent dans les « démocraties » populaires et dans les pays qui les singent. Queue de comète d’une danse néo-classique française qui se meurt, Janine Solane siège aussi à Chaillot.

C’est alors le temps où Jean Vilar prend en 1951 les rênes du Théâtre national populaire. Dans cet esprit TNP, on avait déjà invité Roland Peti et Zizi Jeanmaire se produisant dans des costumes signés d’Yves Saint-Laurent pour un Festival populaire de Ballets qui ne connut qu’une édition. Mais c’est Maurice Béjart qui va bientôt galvaniser un vaste public et bouleverser la donne avec « Le Sacre du Printemps », « Messe pour le temps présent » ou « Bhakti », plus tard encore avec « Notre Faust ». En 1981 d’ailleurs, au moment où il décide de quitter le Théâtre royal de la Monnaie, à Bruxelles, il est question d’installer Béjart à Chaillot. Mais c’est à une époque où le souffle du chorégraphe a décliné et où la France ne ferait plus que récupérer un artiste qu’elle avait laissé partir quand il avait du génie. Le projet avorte, Béjart ira en Suisse, à Lausanne, mais la Cinémathèque de la Danse nouvellement créée occupera un temps des locaux qui étaient destiné au chorégraphe né à Marseille. Il reviendra cependant à Chaillot pour y donner de multiples spectacles.

La vague contemporaine

Dans un grand souffle de renouveau, la danse contemporaine va balayer les reliques du néo-classicisme. Si les grands figures américaines (Merce Cunningham, Alvin Nikolaïs, Carolyn Carlson, Lucinda Childs, Trisha Brown, Karole Armitage…) ou allemandes (Pina Bausch, Susanne Linke…) sont hébergées au Théâtre de la Ville, de jeunes Français investissent le Théâtre de Chaillot et le plus souvent la Salle Gémier édifiée entretemps et de dimension bien plus modestes. La compagnie d’Anne Béranger ou celle de Susan Buirge dans un premier temps, puis Catherine Diverrès, Jean-François Duroure, La Cie Roc in Lichens, Philippe Decouflé, Daniel Larrieu sont tour à tour invités dans un édifice avant tout consacré au théâtre. Plus tard encore, exilée du Théâtre de la Ville, la troupe de Jean-Claude Gallotta se produira à une dizaine d’occasions au Théâtre de Chaillot.

Le Théâtre national de la Danse

Du temps d’Ariel Goldenberg qui s’adjoint les présences de José Montalvo et de Dominique Hervieu, puis sous la direction de Dominique Hervieu, la danse contemporaine confirme sa présence sur la colline qui domine le Champs de Mars. Avant que le Théâtre national de Chaillot ne soit érigé en Théâtre national de la Danse avec la direction de Didier Deschamps. Carolyn Carlson y devient un temps chorégraphe résidente, Trisha Brown y présente ses derniers ouvrages et sa compagnie prend congé du public parisien le jour des terribles attentats du 13 novembre 2015. Dès lors les chorégraphes, les compagnies de tous pays affluent et constituent l’essentiel de la programmation. Deux foyers de ce théâtre que l’on rénove peu à peu et qui ouvre au public des espaces jusque là condamnés, prennent les noms de Françoise et Dominique Dupuy, des pionniers de la danse moderne française, ou de Trisha Brown, l’une des figures essentielles de la « post modern dance » américaine. En attendant que Carolyn Carlson donne son nom à la grande salle qui accueille les spectateurs au bas de l’immense escalier de Chaillot.

Quant aux deux longues galeries superposées qui ouvrent magnifiquement sur les jardins du Trocadéro et sur la Tour Eiffel, plus encore que la BNF, ils constitueraient un écrin parfait pour cette exposition « Chaillot, une mémoire de la danse », puisque nul autre public que celui du Théâtre de Chaillot ne serait mieux choisi pour découvrir ce passé chorégraphique hétérogène, anarchique, mais étonnament riche et le plus souvent oublié de tous. Son exhumation, alors que l’histoire n’en avait jamais été écrite, a demandé aux commissaires de l’exposition, Joël Huthwohl et Valérie Nonnenmacher, ainsi qu’à leurs collaborateurs, des prodiges de patientes recherches dans un océan d’archives.

Raphaël de Gubernatis

Exposition « Chaillot, une mémoire de la Danse », jusqu’au 26 août 2018.
Bibliothèque nationale de France (BNF), quai François Mauriac. Entrée est.
Du mardi au samedi de 9h à 20h, le dimanche de 13h à 19h, le lundi de 14h à 20h.
Fermeture les jours fériés.

Réédition : « Les Tueurs de La Lune de Miel » Chef-d’œuvre vénéneux du compositeur Leonard Kastle
Rencontre avec Lorenzo Malaguerra, directeur du Théâtre Crochetan
Raphaël de Gubernatis

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *