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« Again and again » recommencer, jusqu’à l’épuisement

« Again and again » recommencer, jusqu’à l’épuisement

09 janvier 2017 | PAR Alice Aigrain

Détruites, recomposées, réagencées, recadrées, éditées, déchirées, taguées, enrichies… Le BAL expose les images photographiques de Stéphane Duroy dans Again and Again. Le photographe qui n’a de cesse de repenser l’Histoire – la grande comme les petites – à travers l’image, semble avoir trouvé un terrain de jeu propice à rendre compte de la richesse de son œuvre dans les espaces de l’institution muséale.

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Réminiscences historiques

La réussite de l’exposition tient au récit qui se tisse au fur et à mesure de la visite. Des premiers voyages en Europe de l’Est à la recherche des traces de la guerre froide, Stéphane Duroy remonte l’histoire européenne en allant par la suite visiter Auschwitz ou Verdun entre autres. En parallèle, il poursuit un travail à l’échelle de l’humain avec ses photographies sur les classes sociales de la société britannique durant régime de Thatcher. Ce travail est à lire comme un tout, subtilement unifié par la scénographie, pour faire comprendre au visiteur que la démarche est la même dans tout le travail de Stéphane Duroy : celle de faire ressurgir l’Histoire comme des balises sur son chemin personnel. De la petite à la grande Histoire, ces images sont comme les réminiscences d’une mémoire collective qui imprègne le parcours singulier du photographe. La photographie distille les clés pour comprendre le parcours introspectif de Stéphane Duroy. Les sujets versent rarement dans une expressivité exacerbée et la photographie, traitée avec subtilité, ne cherche pas une esthétisation outrancière. Les tirages d’époque sont particulièrement présents : des tirages en noir et blanc aux contrastes forts et aux noirs bouchés pour la plupart. À ces derniers s’ajoutent quelques cibachromes et chromogènes qui font surgir des couleurs soutenues, mais pas criardes. Malgré la précision absolue de ses œuvres prises au Leica, et une subtilité qui pourrait paraître pour une recherche de neutralité, Stéphane Duroy refuse le qualificatif de documentaire pour mieux revendiquer la subjectivité de son approche.

Expérience migratoire

Le parcours se poursuit et le visiteur passe de l’Europe aux États-Unis, comme tant de migrants européens qui firent ce même trajet au cours du XXe siècle pour fuir les guerres et les difficultés économiques du Vieux Continent. Le visiteur quitte le papier peint et les tirages d’époque, la vieille Europe et son histoire si lourde à porter. Il emprunte un escalier, où seule la photographie d’un embarcadère est accrochée. La métaphore est là : le BAL invite le visiteur à changer de lieu et de temps. Une fois de plus l’histoire collective se confronte à celle personnelle, et le passé se mélange au présent. Forcément actuel, le choix de questionner la migration devient plus prégnant dans la suite de l’exposition. Bienvenue aux États-Unis, de New York à Butte dans le Montana, Stéphane Duroy propose un voyage à travers son expérience du rêve américain. Cette chimère que les Européens ont créée une fois sur place. Mais l’histoire européenne y réapparaît pourtant comme les images subliminales de son récit, comme des fantômes d’une mémoire passée qui surgissent par moment.

Again and again : tenter, recommencer, encore

« Again and again »… L’éternel recommencement, les allers-retours incessants. Des va-et-vient entre les pays d’Europe, entre l’Europe et les États-Unis, entre le moi et le nous, entre l’actualité brûlante et le temps long du récit historique. Stéphane Duroy semble aimer ces mouvements répétés, qui les placent toujours dans un entre-deux. Un entre-deux qu’il retrouve dans les migrations, puisqu’il dit qu’un bon migrant est quelqu’un qui a su oublier son histoire, mais que celui qui oublie l’Histoire n’a pas de futur. La place de l’histoire dans la migration est une problématique centrale dans son appréhension par le photographe. Alors Stéphane Duroy interroge ce qui est a priori un paradoxe. Il semble vouloir détruire l’Histoire qui écrase l’homme au quotidien, mais dont il est dépendant s’il veut éviter que le temps ne devienne cyclique et que les erreurs ne se répètent à jamais.  « Faire remonter le passé […] agit sur moi comme un puissant dissolvant de l’illusion » : peut-être est-ce pour cela qu’il recommence sans cesse son exploration des passés, comme autant de tentatives pour ne pas se laisser manipuler par l’illusion.

Détruire, recomposer, reconstruire

De ce questionnement découle un geste, celui présenté dans l’installation du BAL. Après avoir documenté les États-Unis dans un livre Unknown paru en 2007, ce dernier reprend son travail, avec obstination pour en offrir de nouvelles versions. L’installation, nommée avec justesse Unknown, tentative d’épuisement d’un livre, est composée d’une centaine de ces livres récupérés par le photographe et qu’il a déconstruits, décomposée, taguée, réagencée. Celui qui se dit frustré par le médium photographique qu’il juge trop lisse ne retravaille pas ici uniquement l’image, mais aussi le livre photographique, son support de prédilection. L’écriture et la littérature prend alors une place primordiale, les nouveaux livres sont nommés et se centrent généralement sur une thématique souvent en lien avec l’actualité. Comme pour fixer des limites à un jeu de réagencement qui n’en a pas, Stephane Duroy reconstruit un propos. La peinture, le collage, le dessin, le coupage, le tag, l’écriture apporte à la photographie la dimension supplémentaire qu’il cherche. Si l’esthétisme n’est pas la préoccupation première de l’artiste, qui souhaite avant tout emmener le spectateur dans son univers, celui-ci sera également charmé par le rendu de ce travail, qui tant dans le rendu que dans la scénographie marque l’œil. L’esprit n’est pas en reste, et les extraits littéraires déjà présents dans la version de 2007 prennent dans l’installation une dimension supplémentaire par leur projection sur les murs. Brecht, Weil et Janouch sont autant d’auteurs qui viennent ainsi dialoguer avec la proposition de Stéphane Duroy. Sans surprise, ils questionnent l’histoire, l’exil et finalement la condition humaine tout entière.

Preuve en est que l’épuisement du livre n’est qu’une tentative utopique qui ne semble pas pouvoir aboutir, Stéphane Duroy se proposera de modifier l’installation au cours de l’exposition. Notons aussi, le travail d’édition qui a été fait en parallèle de l’exposition, avec l’éditeur du BAL, qui propose un leporello de 7m50 de long pour catalogue. Une compilation de certaines pages de chacune des versions présentes dans l’installation d’Unknown qui permet à chacun de recompiler à sa guise sa propre vision du livre, participant ainsi à cette tentative d’épuisement.

Crédit photo: Stéphane Duroy

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Alice Aigrain

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