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Manifesta 13 : Vent de création sur Marseille

Manifesta 13 : Vent de création sur Marseille

12 septembre 2020 | PAR Yaël Hirsch

Du 28 août au 29 novembre, 110 lieux à Marseille et en région PACA participent à la 13e édition de Manifesta. Nous avons suivi deux vernissages du 11/09 faisant résonner création et société à la Vieille Charité, au Musée Cantini et au Musée Historique.

Alors que Marseille vibrait ce week-end aux rythmes du Festival Actoral et du Summer Festival, une deuxième vague des vernissages de Manifesta 13 a proposé de tirer un « trait d’union » entre diverses formes d’aliénations et la créativité. 

A 18h00, la Vieille Charité vernissait donc deux expositions qui résonnaient fort avec son passé de lieu de surveillance des mendiants. Sous le titre « L’hospice, l’étrange, le poétique et le possible » et sous l’épitaphe de la poétesse Ingeborg Bachmann : « Pas de nouveau mot dans une nouvelle langue”, ce sont une vingtaines d’artistes qui sont réunis. L’on y comprend que « Traits d’union » qui nomme le parcours majeur de Manifesta à Marseille, était le bulletin intérieur d’un hôpital psychiatrique. Au coeur de la chapelle, les installations d’Anna Boghiguian flirtent avec l’art brut et font dialoguer Virginia Woold et Clarice Lispector. A l’intérieur du bâtiment, la folie guette aussi avec Last Spring de Gisèle Vienne et Dennis Cooper : le mannequin d’une jeune garçon schizophrène s’anime et nous laisse sur un sentiment grinçant. Pornographiques, grinçants et sanglants sont les dessins du défunt Pierre Goyotat alors qu’on célèbre les 50 ans de Eden, eden, eden.

D’autres écrivains deviennent « plastiques » dans cette exposition, à force de flirter avec la folie, notamment Artaud, Bataille, Barthes et Rimbaud dont on peut voir des textes et le fameux autoportrait. Les sculptures molles et textiles de Judith Scott font également dialoguer les deux salles de l’exposition, tandis qu’avec Hélène Smith on renoue avec l’art brut. Le morceau de bravoure de cette exposition des marges est la vidéo Qu’un sang impur, de Pauline Curnier Jardin, qui rejoue Un Chant d’amour de Jean Genet en version féminine, hystérique et colorée.

L’autre exposition de la Vieille Charité met en lumière le travail d’un artiste au succès grimpant, et qui lui aussi travaille sur l’enfermement. Mais cette fois-ci la prison est volontaire. Après s’être mis à couver des oeufs au Palais de Tokyo, Abraham Poincheval s’est mis à incuber son art sur le mode performatif au sein de divers éléments (pierres) et animaux (ours). Il y a passe des jours et des nuits plus que Beuys avec son coyote, et explicite sur de grands tableaux en ardoise et à la craie colorée comment il s’est organisé pour se nourrir et respirer. Le morceau de bravoure de cette rétrospective est Hive où l’invasion / l’enfermement dans une ruche. Saisissant. 

Un peu plus loin, au milieu de ses vestiges et de son espace vieilli et majestueux, le Musée Historique de la ville de Marseille offre un écrin de taille au travail de deux artistes également en réflexion sur notre temps. Les morceaux de poterie qui sortent des énormes savons d’Alep stockés et archivés par Sarah Ouhaddou réfléchissent le patrimoine et ses vols. Tandis que le livre blanc documenté par Samia Henni sur les problèmes du logement d’un Marseille qui sort du confinement est plus un travail de recherche que plastique, même si ses pages et ses images s’étalent sur des murs ouverts vers la nuit de la ville. 

Enfin, le musée Cantini rouvre pour l’occasion et se fait « Refuge », avec au sous-sol une monographie écourtée de l’artiste britannique Marc Camille Chaimowiczs, constituée de deux films – dont l’un dans une installation – et qui a du être complétée – à  cause du covid-  par une vidéo sur la résistance de Ken MacMillen. A l’étage, autour d’une photo démultipliée du pont transbordeur, ce sont les oeuvres de réfugiés à Marseille, à la Villa Bel Air, pendant la Seconde Guerre mondiale qui sont mis en avant : des clichés de Germaine Krull, Florence Henri et Marcel Bovis côtoient le jeu de Tarot réalisé par Ernst, Lam, Masson et Brauner, tandis qu’une installation nous propose de faire passage symboliquement avec eux. 

Une troisième vague de vernissages aura lieu le 25/09 dans un Marseille en ébullition malgré et avec le Covid. Ce que Manifesta laissait percevoir ce week-end d’avant les Journée du Patrimoine où la crainte d’un re-confinement monte, finit de nous prouver que Marseille est la ville de l’attente, du transit et des marges par excellence. 

visuels : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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