Arts
Bill Brandt, rétrospective à Madrid

Bill Brandt, rétrospective à Madrid

18 août 2021 | PAR Nicolas Villodre

La fondation Mapfre présente dans ses espaces du Paseo de Recoletos à Madrid, jusqu’au 29 août 2021, une très belle exposition conçue par Ramón Esparza consacrée à Bill Brandt (1904-1983), photographe majeur des années trente-quarante.

Assistant de Man Ray

Né à Hambourg avec son siècle, Hermann Wilhelms Brandt se fixe à Londres au début des années trente, après avoir approfondi l’art photographique auprès de Man Ray, à Paris, en 1929. Anglais par son père (un banquier de Hambourg), allemand par sa mère, il bénéficie de la double nationalité et opte pour la britannique à l’arrivée du nazisme, ce qui lui permet de s’installer au Royaume uni à une époque où les Allemands commencent à y être indésirables. Appelé Bill dès l’enfance, il conservera ce petit nom toute sa vie. L’adolescent est fragile. Il est atteint d’une tuberculose qu’il tente de guérir par divers moyens dont… une psychanalyse, entreprise à Vienne avec Wilhelm Steckel, un des élèves de Sigmund Freud. On peut penser que la pénicilline d’Alexander Fleming lui fera plus d’effet après-guerre. 

Par l’entremise d’Ezra Pound, Bill Brandt devient l’assistant de Man Ray. Il se familiarise avec l’esprit surréaliste et, grâce à l’artiste américain, découvre Atget, Brassaï et Buñuel, qui deviendront sources d’inspiration. Ses paysages et ses villes dépeuplés des années trente font songer à certains tableaux métaphysiques de De Chirico (cf. celui avec, à l’arrière-plan, un train sur un viaduc, intitulé Train leaving Newcastle, 1937), un volatile de jardin zoologique pris de dos devient un ibis sacré (cf. Evening in Kew Gardens, c. 1935). Soit dit en passant, Man Ray mériterait d’être abordé pour ses dons de formateur et de talent scouts : outre Berenice Abbott et Bill Brandt, il lança Lee Miller, Jacques-André Buffard et Lucien Treillard, dont Christie’s vient de vendre une collection qui a atteint des chiffres record. On notera l’influence de Brassaï non sur ses photos de paysans hongrois mais sur ceux de la vie nocturne, publiés en 1938 sous le titre A Night in London, clin d’œil à l’album Paris de nuit (1932). Et celle du Buñuel de Terre sans pain : Brandt s’intéresse aux marges et aux conditions sociales de son pays d’adoption. Pour les révéler, il n’est, selon lui, besoin de règles : « La photographie n’est pas un sport. Tout doit être tenté et risqué. »

L’Angleterre toutes classes confondues

L’exposition montre 186 positifs qui, comme le précise le photographe dans une interview à la BBC, quelques mois avant sa disparition, ont tous été tirés par lui. Il estimait en effet qu’un photographe était responsable de tout le processus : du choix du sujet au traitement traitement photochimique en chambre noire, en passant par le moment décisif du déclic, le cadre, le recadrage, la retouche. Il n’exclut pas l’intervention du hasard (de la chance, en anglais), du contingent, de l’impondérable, des caprices de la lumière extérieure, en commentant une image de troupeau de moutons (Avebury stone circle, Wiltshire, 1945) qui sont pour lui les vrais auteurs de la composition. Parmi les sections présentées (reportage social, portrait, nu, paysage), certaines nous touchent plus que d’autres. En particulier celles qui déchiffrent la réalité anglaise à travers les antagonismes sociaux. Bien que Brandt fasse partie de l’upper class, son empathie est celle du « voyageur en pays étrange » au regard « extérieur » médiatisé par la caméra. Il aime les humbles, est sensible à l’élégance naturelle d’une jeune fille dansant dans la rue (East End girl dancing the Lambeth Walk, 1939). Son cliché le plus emblématique, celui des deux servantes en tablier blanc (Parlourmaid and under-parlourmaid, ready to serve dinner, 1933) a été publié dans des magazines et dans l’ouvrage The English at home (1936).

Mis à part celui d’Ezra Pound, mal rasé, coiffé d’un chapeau mou et hagard devant l’objectif, les portraits de célébrités ne nous ont pas vraiment convaincu. Pas plus que le nu, un exercice de style obligé, par lequel le photographe tente de rendre abstrait le corps féminin grâce aux déformations du grand angle et aux forts contrastes. Les paysages, tous en noir et blanc, curieusement captés en format portrait, présentent de subtils dégradés de valeurs, relèvent à la fois de l’esthétique photopictorialiste de Constant Puyo et d’un romantisme à la Emily Brontë. La commande d’État (du British Home Office) d’un photoreportage sur Londres durant le Blitz est un des temps forts de l’accrochage et a aussi valeur historique. Enfin, comment ne pas être sensible au regard porté sur les damnés de la terre après la Crise de 1929, les clochards, les mendiants, les glaneurs, et les lumpen malicieusement opposés aux classes dominantes, à la gentry oisive ? Les silhouettes humaines dans la nuit embrumée (cf. After the celebration, 1934), la nature magnifiée (The pilgrims way, Kent, 1950) et les vues des villes minières du nord de l’Angleterre et des Midlands sont tantôt réalistes, tantôt fantastiques. Certaines d’entre elles nous hantent encore, qui sont d’essence poétique.

 

Informations pratiques : site de la Fundacion Mapfre 

Visuel : East End girl dancing the Lambeth Walk, 1939, coll. privée, courtesy Bill Brandt Archive & Edwynn Houk Gallery © Bill Brandt / Bill Brandt Archive Ltd.

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Nicolas Villodre

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