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Sam Braun : mort d’un père d’humanité

Sam Braun : mort d’un père d’humanité

03 juillet 2011 | PAR Pascal

« N’oubliez pas que cela fut, Non, ne l’oubliez pas : Gravez ces mots dans votre cœur. Pensez-y chez vous, dans la rue, En vous couchant, en vous levant ; Répétez-les à vos enfants. Ou que votre maison s’écroule. » Primo Levi.

Monsieur Sam Braun, quatre-vingt et quelques années, vient de s’éteindre. Il aura donné à la mémoire des déportés, une vérité éducative du témoignage. Participant et initiant de nombreux travaux sur « Comment enseigner l’holocauste ? » dans le cadre de l’éducation nationale et de la recherche historique et civique, il préférait le terme de pèlerin à celui de militant. Auteur de deux essais (Pourquoi et comment témoigner ? « Le testament philosophique des déportés d’Auschwitz«  et « Nous serons toujours des survivants », deux textes fondamentaux qui permettent de faire comprendre l’importance du devoir de mémoire. Sam Braun y explique pourquoi les déportés seront toujours des survivants et pourquoi il faut inlassablement poursuivre le travail de mémoire. ) et d’un livre témoignage « Personne ne m’aurait cru, alors je me suis tu » (Albin Michel), il marque l’histoire particulière du témoignage par cette idée essentielle au sens « politis » que ce le groupe est une réduction de la pensée et de la mémoire. Six millions de femmes et d’hommes sont six millions d’intimités, d’arbres et de bourgeons, chacune et chacun dans sa particularité. Si l’on s’émerveille de l’enfant qui nait, un et unique, comment le confondre dans une histoire de masse, masse qui augure déjà elle-même que le fait historique, appelant un jour un gouvernement à l’éradiquer d’une frise chronologique. Ainsi, il apporte à la pensée contemporaine une vision opposée à ce fait contemporain de la notion de population, définit par un sondage, une opinion, une appartenance, reliant chaque histoire à sa particularité. Une méthode pour cela : l’écoute, le regard, le témoignage, le dialogue avec cette dimension très particulière de ne s’adresser qu’à un interlocuteur, confortant ainsi sa persuasion et son sentiment précurseur de ce que chaque identité ne vaut que par son intime et qu’à ce titre elle est à elle seule l’Histoire. Toute une culture. 

 » De cette même voix tendre, sans haine et sans hargne il leur narra son histoire : comment il eut conscience d’être juif le jour où les policiers vinrent les chercher, sa mère, son père et sa sœur pour les mener à Drancy, comment, dès leur arrivée sur le quai d’Auschwitz, sa mère dut faire le terrifiant choix de Sophie et partir avec sa petite sœur sous la douche de gaz toxique. Puis, la marche de la mort avant l’arrivée des soviétiques, les corps épuisés, jetés après étranglement à la ceinture dans le fleuve, le train pour les diriger sur le dernier camp transylvanien afin de les exterminer.

Puis, la bravoure. La population qui jette du haut d’un pont du pain aux déportés dans les wagons à ciel ouvert. Les rafales partent. Les villageois tombent, les uns après les autres. Arrive une gare roumaine. Les soldats demandent aux malades de descendre. Epuisé, envahi par la scarlatine, Sam chute sur le quai, pense qu’il va être exécuté manu militari. Le train part. Sous les uniformes, les résistants ! Sauvé.

Enfin, le retour. Raconter, être entendu et croire à nouveau dans ce mot « bonheur ». Un an d’abandon de soi. Puis, la vie qui reprend le dessus. Les études de médecine, le silence, le lourd silence intérieur. Sauver les vies humaines. Les études de dermatologie, son amour pour sa femme. La naissance de ses enfants à qui il révélera son histoire via un film réalisé par FR3. Ainsi, de sa voix tendre, sans haine et sans hargne, Sam, bonheur vivant, allait dans tous les établissements scolaires raconter ce que pouvait être la bête rampante qui sommeille en l’homme au nom de la raison, mais aussi l’espoir. » [Aaron Zolty]

« …Tel est le titre du livre que je viens d’écrire avec mon ami Stéphane Guinoiseau.  Longtemps je me suis demandé si je devais coucher sur le papier l’expérience acquise au camp de Buna-Monowitz (Auschwitz III) lorsque j’avais seize ans. Longtemps même le mauvais démon que j’avais en moi, comme tout être humain a le sien, me disait que, somme toute, je n’avais pas grand-chose à dire et en tout cas pas suffisamment pour avoir la prétention d’écrire un livre. Et ce mauvais démon a gagné durant de longues décennies.

Longtemps aussi je me suis demandé si ce que m’avait appris la vie depuis mon retour des camps, c’est à dire depuis que je suis revenu dans une vie civilisée, ou plutôt moins barbare, méritait d’être transmis. Bien souvent m’effleurait la pensée qu’il ne fallait pas étaler au grand jour les réflexions que m’avait inspirées, depuis plus de quatre-vingts ans, la confrontation sociale avec les êtres humains. Tout cela ne m’apparaissait pas comme nécessaire à écrire et surtout ne m’apparaissait pas comme suffisant pour alimenter le contenu d’un livre. J’avais, d’une certaine manière, peur du mot écrit dont la nature même l’expose à une pérennité que n’a pas le verbe lorsqu’il est prononcé.

Je continuais pourtant à apporter avec passion mon témoignage auprès des adolescents. Je pouvais, sans trop de difficulté, utiliser l’oralité pour communiquer aux jeunes ma foi en la vie. Mais coucher mon message par écrit sur une feuille blanche qui, d’anonyme qu’elle était, devient indiscrète puisqu’elle s’insinue dans les pensées les plus intimes de celui qui l’écrit, me semblait hors de mes possibilités et surtout hors de mes forces.

C’est alors qu’est arrivé Stéphane Guinoiseau, professeur de lettres modernes, rencontré dans un collège où j’intervenais auprès d’enfants de troisième. Il a su, avec délicatesse, éveiller en moi une partie de ma vie que je voulais taire tout en respectant certains de mes silences. Grâce à lui, notre livre a pu voir le jour, ensemble de dialogues entre le professeur et moi. Nous y évoquons bien sûr, et comment ne pas le faire, la quotidienneté concentrationnaire, mais nous abordons surtout les grandes questions existentielles que se pose tout être humain. Avec lui, tout professeur qu’il soit, je me retrouvais dans les classes de Terminale où j’avais l’impression d’évoquer, devant des grands adolescents, les questions philosophiques essentielles, éternelles clés du « vivre ensemble ». Et c’est sans aucune fausse pudeur que, stimulé par sa grande culture, j’ai pu, avec lui, faire de ce livre un réel « travail de mémoire » puisque celui-ci, se nourrissant du passé, c’est-à-dire du « devoir de mémoire », se projette dans l’avenir.

Mon état de santé ne me permettant plus de me rendre, dans les établissements scolaires, au devant des adolescents, comme je le faisais dans le passé, j’espère que la lecture de ce livre leur montrera aussi qu’il ne faut jamais perdre espoir et que, même dans les situations les plus désespérées, il faut être habité par l’espérance et par une foi indestructible en la vie qui restera toujours le plus beau des cadeaux. »

Un père, fondateur d’humanité vient de s’éteindre. Un père, le nôtre, le mien.

 

Pascal Szulc

 

 

 

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Pascal

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Commentaire(s)

  • Ce poème de Paul Célan pour Sam.
    Avec toute mon affection à sa famille.

    Fugue de mort

    Lait noir de l’aube nous le buvons le soir
    le buvons à midi et le matin nous le buvons la nuit
    nous buvons et buvons
    nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré
    Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
    il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d’or
    écrit ces mots s’avance sur le seuil et les étoiles tressaillent il siffle ses grands chiens
    il siffle il fait sortir ses juifs et creuser dans la terre une tombe
    il nous commande allons jouez pour qu’on danse

    Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
    te buvons le matin puis à midi nous te buvons le soir
    nous buvons et buvons
    Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
    il écrit quand il va faire noir en Allemagne Margarete tes cheveux d’or
    Tes cheveux cendre Sulamith nous creusons dans le ciel une tombe où l’on n’est pas serré
    Il crie enfoncez plus vos bêches dans la terre vous autres et vous chantez jouez
    il attrape le fer à sa ceinture il le brandit ses yeux sont bleus
    enfoncez plus les bêches vous autres et vous jouez encore pour qu’on danse

    Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
    te buvons à midi et le matin nous te buvons le soir
    nous buvons et buvons
    un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or
    tes cheveux cendre Sulamith il joue avec les serpents

    Il crie jouez plus douce la mort la mort est un maître d’Allemagne
    il crie plus sombre les archets et votre fumée montera vers le ciel
    vous aurez une tombe alors dans les nuages où l’on n’est pas serré

    Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
    te buvons à midi la mort est un maître d’Allemagne
    nous te buvons le soir et le matin nous buvons et buvons
    la mort est un maître d’Allemagne son œil est bleu
    il vise tire sur toi une balle de plomb il ne te manque pas
    un homme habite la maison Margarete tes cheveux d’or
    il lance ses grands chiens sur nous il nous offre une tombe dans le ciel
    il joue avec les serpents et rêve la mort est un maître d’Allemagne

    tes cheveux d’or Margarete
    tes cheveux cendre Sulamith

    Paul Celan, traduction Jean-Pierre Lefebvre

    juillet 5, 2011 at 17 h 27 min

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