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Enki Bilal, invité d’honneur du festival Weekend à l’Est, dédié cette année à la ville de Belgrade

Enki Bilal, invité d’honneur du festival Weekend à l’Est, dédié cette année à la ville de Belgrade

03 décembre 2019 | PAR Geraldine Elbaz

Hier, le festival Weekend à l’Est a fermé ses portes. L’occasion pour nous de participer à une rencontre avec son invité d’honneur, Enki Bilal, aux Beaux-Arts de Paris, interviewé par Caroline Broué, écrivaine et productrice à France Culture.

Une enfance heureuse à Belgrade

Enki Bilal, fils d’une mère Tchèque et d’un père Bosniaque, est arrivé en France à l’âge de neuf ans sans parler un mot de français. Son enfance, il l’a vécue d’abord à Belgrade et nous la raconte dans le contexte particulier des années 50, sous Tito. Son père, ancien combattant pendant la guerre aux côtés du maréchal dont il était proche jusqu’à devenir son tailleur, est parti à Paris alors que Bilal n’avait que 4 ans. Le dessinateur se rappelle une enfance heureuse à Belgrade et évoque une dictature soft dans une petite ville ouverte au monde, dans laquelle sont organisés de nombreux événements sportifs, des visites de délégations étrangères, où Tito était un homme respectable et apprécié, jouissant d’une certaine forme de reconnaissance pour avoir résisté au nazisme dans les Balkans et dit non à Staline.

La Yougoslavie, membre du mouvement des non-alignés, pays socialiste et communiste, avait une certaine forme de légitimité, nous dit-il.

L’architecture de la ville

Architecturalement, Belgrade n’a pas changé nous explique Bilal. Les impacts de balles ont été recouverts, mais pendant très longtemps ils étaient comme une carte de visite, comme si Tito voulait montrer la résistance, marquer les esprits en disant : regardez cette ville, elle a souffert, on s’est battus.

L’artiste a vécu toutes les saisons, particulièrement contrastées, dans cette ville en couleurs avec des lumières magnifiques. Les hivers étaient très froids avec beaucoup de neige et les étés brûlants. L’effervescence culturelle comme refuge a contribué à la force de la ville.

La place de Belgrade dans son oeuvre

L’architecture des visages, des corps et de la ville se retrouve dans son travail, ses personnages sont typiquement de l’Est. Dans Le sommeil du monstre, l’histoire se passe à Belgrade avec les trois nouveaux-nés qui naissent pratiquement en même temps et se retrouvent dans le même lit sous les bombes à Sarajevo. L’auteur voulait montrer le dégoût de cette guerre, comme un moment hypermnésique avec le rôle de la mémoire qui passe par ces enfants. Son premier film Bunker Palace Hotel en 1989 a été tourné à Belgrade.

L’inspiration de la culture de l’Est

Après la découverte de Baudelaire et de Jules Verne, Enki Bilal lisait Kafka, Dostoïevski, Tchekhov… avec un attrait pour les pays de l’Est. A Belgrade, sa mère l’emmenait toutes les semaines au cinéma et ce rituel a continué en France à la Garenne-Colombes. Sous Tito, il y avait aussi du théâtre pour enfants, c’était culturellement très vivant. Cette culture de l’Est, il allait la chercher et inversement. Même en étant complètement assimilé, une part de soi-même porte toujours l’endroit d’où elle vient, comme des gènes immuables.

Sa passion pour le dessin

Tout est parti d’une reproduction de tête de cheval, que sa mère avait dessinée et cela a fonctionné. Le dessin est très vite devenu une passion et même un refuge en France dans un contexte financier difficile. A la lecture de BD comme Pilote, Tintin ou Spirou, Enki Bilal a compris qu’on pouvait aussi s’exprimer avec des cases et des phylactères.

«Le dessin vient d’une envie qui naît dans le cerveau et qui passe par la main, c’est un geste naturel.»

Passé furtivement par l’Ecole des Beaux-Arts à 20 ans, il n’y est resté que trois mois car ses deux planches envoyées à Pilote, dans le cadre d’un concours pour lequel il a gagné le premier prix, l’ont propulsé vers son destin artistique. Ce qu’il n’a pas appris aux Beaux-Arts, il l’a appris par lui-même.

Aujourd’hui les outils ont changé, les potentiels se sont démultipliés à l’ère du numérique mais le dessin reste la base de la création. Aujourd’hui, il ne travaille plus par planche mais par case et la partie dessinée est peinte entièrement à la main.

Tous les personnages de Bilal, souvent androgynes et d’une certaine manière interchangeables ont des fonctions narratives précises et créent une forme d’harmonie nécessaire à la progression de la narration.

Du gris métal au bleu emblématique

Le bleu, comme respiration, comme échappatoire ?

Dans La femme piège (1986), le bleu apparaît pour la première fois, il est mystérieux, sensuel, attirant. Dans le film Tykho Moon (1996), Michel Piccoli a une tache bleue dans le cou, à la fois inquiétante et morbide. Dans Bug, qui décrit la fin d’un cycle où le numérique aspire toute la mémoire du monde, le personnage principal revient de sa mission sur Mars et a lui aussi une tache bleue, mais c’est plus lumineux.

Le bleu c’est comme une note de musique qui crée une unité et donne un questionnement à ce fil conducteur. Le bleu sert aussi la narration, dont le point de départ est intellectuel.

Enki Bilal, entre science-fiction et prophétie ?

Bilal est un visionnaire qui a un rapport au temps particulier en conjuguant passé, présent et futur. Tout le monde doit échapper à cette notion de « présent/passé » et c’est là que se constituera l’œuvre. On est libre d’ordonner la zone prospective.

Aujourd’hui on est dans le rouge sur les plans politiques, géopolitiques et écologiques. La chute du communisme n’a pas réglé le problème. La planète est dans le rouge et c’est catastrophique.

Et puis il y a cette course scientifique fascinante dérivée du numérique vers le transhumanisme, la robotique, les nouvelles technologies, vers de nouveaux mondes qu’on fabrique et dont on se demande comment ils cohabiteront.

Tout va très vite et c’est peut-être la rupture du numérique qui pourrait nous apporter une porte de sortie ?

Enki Bilal, invité d’honneur

Festival Weekend à l’Est

Du 27 novembre au 2 décembre 2019 à Paris

Crédit photo :© Cyrille Choupas

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Geraldine Elbaz
Passionnée de théâtre, de musique et de littérature, cinéphile aussi, Géraldine Elbaz est curieuse, enthousiaste et parfois… critique.

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