Nicolas Liautard adapte les « Scènes de la vie conjugale » à La Colline

26 janvier 2016 Par David Rofé-Sarfati | 1 commentaire

Jusqu’au 14 février, Nicolas Liautard met en scène à La Colline l’adaptation du célèbre film d’Ingmar Bergman, Scènes de la vie conjugale et nous procure une expérience unique.

Note de la rédaction :

Mariés depuis dix ans, Johan et Marianne ont deux filles. Ils ont l’apparence d’un couple harmonieux. Il arrive à Marianne de se plaindre du quotidien tandis que Johan semble accepter la routine. Un jour, il annonce à sa femme qu’il est tombé amoureux d’une autre femme et qu’il part s’installer avec elle à Paris. Marianne est dévastée et le supplie de rester. Ils mettront vingt ans à se quitter.

« Scènes de la vie conjugale » fut d’abord une série télévision suédoise en six épisodes. Ingmar Bergman en 1973 condense le tout en un long métrage, qui sera vendu à l’international et qui sortira en salles un an plus tard. C’est un film intimiste. Il filme souvent les visages en gros plan, en particulier celui de Liv Ullmann, son ex-compagne. Bergman y traque les moindres frémissements du désir et de la frustration, son effet de recul. Nous sommes aujourd’hui plus de quarante ans après la sortie du film. Il nous fallait pour comprendre la pièce replacer l’œuvre dans son époque. Le film sort dans l’onde de choc de 68 et de ce qu’on appellera la révolution sexuelle. Ce mouvement est essentiellement marqué par l’émancipation sexuelle des femmes, l’affirmation de l’égalité des sexes et la reconnaissance des pratiques sexuelles libérées du but de la procréation et du cadre obligé du foyer conjugal. Toutes ces idées sont balbutiantes. Si l’humanité n’a pas attendu la révolution sexuelle pour être libertine, la morale bourgeoise, et c’est encore récent, est visité par un discours investigateur et rafraichissant sur la pulsion. Le sentiment traditionnel de culpabilité sur ces questions commence à s’écrouler. On se débarrasse lentement de la vision où les membres d’un couple sont étrangers par définition et où le foyer conjugal est l’endroit de la conversation ininterrompue sur une conception qui se veut commune de la réalité, réalité qui est surtout une intendance. La relation amoureuse se comprend désormais en permanente opposition avec le besoin d’individualisation. La relation est tout entière organisée autour du pacte où le partenaire est le garant d’une annulation de tout élément agressif à l’égard de l’autre. Le partenaire est en charge, dans un double lien et de domicilier et de réprimer la pulsion. Et l’on se permet parfois un débordement dans une aventure extra-conjugale secrète, mais assumée. Bergman en est là. La pratique et le discours de la psychanalyse qui se démocratisent n’ont pas encore posé le credo actuel où l’amour est la levée d’un refoulement.

Ce qui était à l’époque pour Bergman de l’ordre du pathologique est devenu aujourd’hui la norme. Dans un couple le « Tu ne me comprends pas » adressé à l’autre est aujourd’hui le signe d’une certaine santé psychique du moi individuel et du « moi conjugal ». Dans la pièce : « tu ne me comprends pas » constitue une menace, relève de l’anormal. Aujourd’hui un défaut de sens est la norme. Nous savons que tout ne peut être compris à deux, qu’il y toujours de l’échec dans les relations amoureuses, même non dysfonctionnelles. Marianne interroge, anxieuse: – comment se manifeste le manque d’amour ? Elle veut savoir comment décrire un manque. Le post 68 euphorisé de sa nouvelle liberté de pensée veut tout décrire. Nous avons renoncé à cela aujourd’hui.

Aujourd’hui, un mariage est à gros traits la rencontre de deux traits névrotiques. Il est la conséquence d’une levée double de refoulement des deux membres et toute leur histoire correspondra à un réaménagement réciproque de leur défense et de leur refoulement, à charge pour chacun d’assurer à l’autre le meilleur étayage narcissique. Aujourd’hui nous nous demanderions pourquoi Johan est tombé amoureux de Marianne, qu’est-ce qui se répète pour l’un et l’autre et pourquoi ils se quittent.

La pièce n’interroge pas le pourquoi, mais seulement le comment. Nous assistons à cette interminable séparation et à ce que ses modalités créent et détruisent. Il n’y a pas de réflexion à postériori, pas d’après-coup, juste le moment présent. Nous sommes dans ce hic et nunc que le théâtre lorsqu’il est bien pratiqué maitrise à la perfection.

Pour cela, l’adaptation de Nicolas Liautard est géniale. Fidèle à Bergman et à son époque (rappelée par la télévision que les personnages regardent de leur salon) , il attrape l’histoire par le réel, le présent et la gestion de la pulsion. Par le jeu des comédiens, nous assistons à la recherche erratique du bonheur et à la tragique fragilité des individus emprisonnés dans un discours ambiant qui cherche à tout expliquer. Et ça marche. Deux scènes nues, où les personnages font autant allégeance à la pulsion qu’ils tentent désespérément de la bâcher de paroles nous atteignent dans un malaise en une révélation forte. On n’a jamais été aussi prés de ce que Lacan concède au théâtre d’une présentification de l’inconscient.

On s’habille, on se déshabille, on baise, on boit, on trinque : Skal ! On parle, on discute beaucoup et la langue produit sous nos yeux par la grâce du texte et des acteurs ce que toute langue produit. Elle produit du lien entre les personnages, mais aussi du ratage, du non dit. La scénographie est étonnante, la scène est disposée comme un court de tennis enfermé entre deux séries de rangées de sièges. Le public est assis de part et d’autre. Il suit les échanges, il compte les points.

L’adaptation est géniale aussi, car elle restitue par la grâce des comédiens le sujet central de l’entreprise de Bergman : l’amour dans sa version la plus exaltée lorsqu’il exige de rimer avec toujours avant qu’il ne se brise. Bergman était encore amoureux d’Ullmann. Les acteurs ici sont remarquables d’humanité. Tout à la maitrise de cette pulsion qui doit se discipliner par la parole, ils savent nous rendre compte de ce que Johan l’âme en peine va finir par avouer : je suis un analphabète des sentiments.

Anne Cantineau (Marianne) et Fabrice Pierre (Johan) sont incroyables de justesse. Nous applaudissons leur interprétation si juste, leur immense talent, leur générosité et leur courage. Les presque quatre heures passent comme un éclair. Notons aussi les performances de Nicolas Liautard (lui-même) de Michele Foucher de Sandy Boizard et de Nanou Garcia.

Notre plaisir immense de spectateur est aussi l’ouvrage du texte, car Bergman est un grand écrivain. L’adaptation réussie de son texte est belle, car sa langue est celle de la littérature. Et l’effet du texte est vécu en direct. Nicolas Liautard cite Godard : « il faut renoncer à toute littérature, bien comprendre que la littérature imprime alors que nous exprimons ». Godard a tort, comme souvent, car l’inconscient existe. Le génial Nicolas Liautard a peur, car son Scènes de la vie conjugale, à l’instar de tout œuvre brillante lui a déjà échappé et elle prouve que la littérature qui s’exprime fait effet sur les hommes, imprime sur les personnages autant que sur le spectateur. Servi par d’incroyables comédiens le texte vient avec son paradigme et son esprit, mais aussi avec une invitation à le penser autrement. Il est déjà littérature, une littérature du présent.

Clairement dit, cette pièce magnifique parle de l’humain et il faut y aller car c’est une expérience très forte!

de Ingmar Bergman
mise en scène Nicolas Liautard

avec Anne Cantineau, Fabrice Pierre, Sandy Boizard, Michèle Foucher, Nicolas Liautard, Magali Léris, Nanou Garcia, Christophe Battarel, Jean?Yves Broustail, Nicolas Roncerel


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COMMENTAIRES:

  1. anne cantineau

    Merci infiniment. Un très très grand souvenir de partage avec le public. Une immense fierté d’incarner ces mots de Bergman. Un poteau d’angle dans ma vie.

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