« Polyeucte » de Corneille mise en scène par Brigitte Jacques-Wajman au Théâtre de la Ville : un martyre chrétien

11 janvier 2017 Par
Yaël Hirsch
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Pièce créée l’an dernier (voir notre article), sous ses Alexandrins parfaits et son sujets « antique » le Polyeucte de Corneille (1641) résonne toujours fort avec l’actualité puisqu’elle met en scène le chemin vers le martyre d’un chrétien du 3e siècle. Épurée et sensuelle, la mise en scène de LA spécialiste de Corneille, Brigitte Jacques-Wajman (couronnée par le prix de la SACD l’an dernier), ne manque pas de faire sentir cette actualité. 

polyeucteAlors que la vertueuse Pauline (Aurore Paris, juste et majestueuse) a obéi à son père Félix (Marc Semiatycki), le gouverneur d’Arménie en épousant Polyeucte (Clément Bresson), elle est le sujet d’une double inquiétude : l’homme qu’elle aime d’une passion brûlante, Sévère (Bertrand Suarez-Pazos), n’est pas mort au combat comme on le croyait et est annoncé en Arménie. Et son mari suit son ami Néarque pour une sortie mystérieuse… Pauline a bien des raisons de s’inquiéter et de se confier à Stratonice (excellente Pauline Bolcatto) puisque son Polyeucte est en fait en route vers le baptême et s’apprête – au nom de sa nouvelle foi- à commettre un sacrilège pour Rome, ses dieux et les Romains…

Sur un plateau épuré, entre quatre murs qui peuvent se resserrer comme un étau ou tombe comme un rideau et devant un lit défait et un ciel de peinture flamande du 17e siècle, les personnages de la tragédie s’agitent et se livrent. Avec un néo-classicisme assumé, mâtiné d’un peu de hip-hop pour le monologue final de Polyeucte et de beaucoup d’attouchements (on n’évite pas la scène du dénudé), la mise en scène de Brigitte Jacques-Wajman se veut minimale : costumes unis et « modernes », peu ou pas d’accessoires, sons plutôt que musique jusqu’à la cantate de Bach finale (« Ich habe genug »). C’est très bien vu, parce que le texte de Corneille parle de lui même : non seulement par sa lumineuse beauté mais aussi par son thème : le martyre qui refuse la vie et va jusqu’à se précipiter dans la mort et y emmener les siens par croyance dans une seule vérité monothéiste. Dans ces conditions, il est peut-être dommage que le minimalisme pâlisse et que – surtout vers la fin- les accentuations se multiplient tant dans les paroles des acteurs que dans leurs mouvements. Le malheur outré de Pauline, par exemple, qui s’arrache les cheveux et se trouve maculée de sang, est inutile, de même que la mise en avant du dernier monologue didactique de Sévère. Malgré ce revirement surprenant qui surligne l’actualité des questions que pose le martyre et la violence au nom de Dieu, il faut courir réentendre ce texte, limpide, fort et profondément émouvant.

Polyeucte de Pierre Corneille, mise en scène Brigitte Jacques-Wajman, avec  Pauline Bolcatto, Clément Bresson, Aurore Paris, Bertrand Suarez-Pazos, Marc Semiatycki, Pascal Bekkar, 2h. 10-30 euros.

visuel : affiche du spectacle