Voyage mélancolique au pays de Nod

18 mai 2017 Par
Eloise Sibony
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Mardi 16 mai avait lieu à la Villette la première du « Pays de Nod » de FC Bergmanune pièce applaudit au dernier Festival d’Avignon (voir notre article) : une véritable immersion au sein de la salle Rubens du musée des beaux-arts d’Anvers.

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L’entrée dans la salle – une reproduction identique de la Salle Rubens du musée des beaux-arts d’Anvers – est une première claque. Majestueusement recréée, la salle Rubens est spacieuse, haute et assez impressionnante pour que le spectateur plonge et s’y perde à l’intérieur. Le public fait parti intégrante de la pièce : celle-ci commence pendant l’entrée des spectateurs, ensemble nous nous mettons en place. Six personnages et une oeuvre (Le coup de lance) nous accompagnent à l’abris du Pays de Nod, métaphore religieuse d’un lieu sans but. Ici le musée est présenté comme un refuge (qui n’en est finalement pas un) où cohabitent deux gardiens de musée, trois visiteurs et un étrange conservateur aussi drôle qu’émouvant. Sans texte, la pièce repose sur des bruits, des sursauts, des rires et est rythmée par l’envoûtante et mélancolique musique « Summertime » d’abord de l’opéra Porgy & Bess puis en version jazz, qui revient sans cesse tel un boomerang. L’intrigue s’articule autour d’une seule oeuvre que le conservateur essaiera par tous les moyens de sortir du musée, incapable d’accomplir sa tâche normalement, il se livre alors à une bataille sans merci pour arriver à ses fins.
L’immensité de ce tableau fait directement écho à la grandeur d’esprit et de volonté des personnages. Le rapport d’échelle qui s’installe entre le musée est les comédiens est un élément clé de la pièce, révélateur du rapport que l’homme entretient à l’art. « Le pays de Nod »  se transforme petit à petit en conte philosophique et nous emmène dans un monde absurde où des gardiens ne gardent plus rien et un homme vient se dévoiler totalement jusqu’à enlever ses vêtements.

Outre la performance poignante des comédiens, FC Bergman met en scène ici une pièce qui vous prend au tripe, mêlant danse, acrobaties clownesque et combats. Le spectateur est en fusion avec le récit, aucun mot n’est prononcé au risque de la rompre, la pièce nous fait part d’une angoisse indicible et nous nous mêlons au désespoir et à la quête des personnages qui viennent tous chercher réconfort et protection au musée. Au-delà de l’idée d’une permanence de l’art au milieu du chaos, FC Bergman nous invite à réfléchir sur  le tragique de notre condition, à travers l’acharnement sublime du conservateur, la solitude d’un homme trempé et nu, le désarroi d’une femme qui perd les eaux en observant une oeuvre d’art et deux gardiens burlesques qui tentent de limiter les dégâts… en vain.
Cette bulle qu’est la Salle Rubens ne tardera pas à littéralement exploser et provoque en nous des sentiments contraires : le soulagement de ne pas être dans un enclos et la peur d’affronter le monde.

Visuel  © Kurt Van der Elst