« Les Grandes villes sous la lune » d’Eugenio Barba au Soleil : quand le théâtre nous sauve

20 mars 2016 Par Simon Gerard | 1 commentaire

Le théâtre a le beau rôle dans les créations d’Eugenio Barba : il nous sauve. Le deuxième et dernier spectacle joué par la troupe de l’Odin Teatret à l’occasion de sa résidence au Théâtre du Soleil est simple dans son apparence, mais rare dans sa démarche. Ce « concert dans l’esprit de Bertolt Brecht » refait littéralement l’Histoire, dans le sens ou il convertit toute son horreur et sa brutalité en énergie positive, en espoir.

Note de la rédaction :

Un profond pessimisme imprègne la plupart des textes prononcés sur scène par la troupe de l’Odin Teatret. La solitude de l’exilé, l’impossible gentillesse, l’absurdité et la cruauté de toute guerre, tous ces grands thèmes se confondent et se succèdent dans la bouche des acteurs. Les poèmes, anecdotes et extraits ont été soigneusement choisis pour leur force de frappe : ils touchent le public au plus profond de lui-même. C’est, entre autres, la référence à deux passages de Mère Courage et ses enfants de Bertolt Brecht, joués par la bouleversante Iben Nagel Rasmussen. À l’image de tous ces mots, un militaire au repos est posté au centre du plateau : sa présence silencieuse sonne comme la menace d’une guerre imminente et destructrice.

Mais au fond, et malgré la négativité des textes prononcés sur scène, Les Grandes villes sous la lune est une pièce salvatrice et généreusement optimiste. Contre l’horreur des mots, le théâtre – ou plus précisément la théâtralité – s’élève et s’insurge systématiquement, au nom de l’humanité, du vivre ensemble, de la légèreté et de la joie. Un gouffre s’étend entre ce que les acteurs disent et ce qu’ils font ; et voir la troupe enjamber joyeusement cet abîme est véritablement jouissif.

Jamais les acteurs ne cèdent à la facilité qui consisterait à joindre les paroles aux actes, et faire du spectacle une sorte de lamento dégoulinant de tristesse. Tout le chaos généré par les mots est systématiquement pris à bras le corps par la troupe, et converti, via les corps, la danse, la musique surtout, en espèces d’ondes joyeuses. Ainsi, après une magnifique description de la vie paisible qui régnait sur la ville d’Hiroshima un matin d’août 1945, une véritable explosion musicale retentit sur scène et inonde le public d’accords majeurs, accompagnée du sourire et du rire resplendissant de la troupe – comme si cette dernière cherchait à absorber l’énergie atomique, à transformer son horreur en espoir.

Le théâtre est le lieu d’une ouverture des possibles. Dans son essai Sur le Concept d’Histoire , Walter Benjamin dit de l’historien qu’il a le don et le devoir d’« attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance ». Cette maxime s’applique également au théâtre, et Eugenio Barba l’a parfaitement compris. L’Odin Teatret désamorce les bombes de l’Histoire.

Les Grandes villes sous la lune est une création entièrement orientée vers son public – une tradition pour la troupe danoise. Il n’est pas étonnant qu’un pareil spectacle soit annoncé comme « un concert dans l’esprit de Bertolt Brecht » : il s’agit d’un théâtre dialectique qui ne se contente pas de toucher son public en lui jetant dédaigneusement une crise à la figure, mais qui propose une véritable résolution, une belle échappée. Ce spectacle musical est à voir comme un automate meurtrier qui se neutralise de lui-même, en direct, montrant aux spectateurs non pas une vérité absolue sur la marche de l’Histoire (on connait déjà l’horreur de la guerre), mais une manière de s’en dégager.

Et comme si la démarche proposée par Barba n’était pas encore assez louable, la troupe de l’Odin Teatret fait preuve, avant, pendant et après la représentation, d’une grande et généreuse humilité : il est malheureusement bien rare qu’à l’issue d’une représentation théâtrale, la troupe remplace son interminable salut par un rappel musical. L’Odin Teatret ne cherche pas les louanges.

Crédits Photo : Rina Skeel


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