La Musica de Duras magistralement perturbée par Anatoli Vassiliev

26 mars 2016 Par Christophe Candoni | 0 commentaires

Au Vieux-Colombier, Anatoli Vassiliev monte La Musica comme une partition à la fois étale et perturbée. La petite musique durassienne se trouve heurtée, distanciée, dynamitée dans un admirable et redoutable exercice de style pour deux grands sociétaires de la Comédie-Française.

Le Maître du théâtre russe met en scène et à la suite les deux versions de la pièce La Musica écrite et revue par son auteure à vingt ans d’intervalle. Il s’y emploie d’une manière génialement libre et folle. Sous un étroit escalier qui s’envole vers les cintres et des oiseaux roucoulant dans une volière suspendue, un homme et une femme anciennement en couple et désormais séparés se retrouvent pour échanger leurs derniers mots. Le vaste et inhospitalier foyer du Grand Hôtel d’Evreux où se joue leur rupture est saturé de chaises, tables, mobiliers en tout genre, entassés sans précaution. Le décor brocanteur traduit bien leur besoin de remplir l’incommensurable vide installé entre eux.

Une radio grésillante, entre jazz fiévreux et chansons tristes, et le tic tac imperturbablement répétitif d’une vieille horloge ponctuent et troublent leurs longs silences. Le reste n’est qu’irrégularité, successions de crescendo et points d’orgue, variations de tons et de tempo donnant l’instable et fragile mesure à quantité d’interrogations muettes mais tellement éloquentes, de regards subreptices, de corps mobiles dans des déplacements inutiles, imbéciles, de fragments de discours maladroits que contredit l’énergie des corps entre distance et attraction. Tout se répète et change au gré d’impulsions versatiles. Tout échappe, se dilue, se dérobe en permanence. Les acteurs suivent cette étrange et complexe partition sans faiblir alternant jeu intime et concret ou complètement déréalisé.

La prouesse des comédiens, immenses Florence Viala toute en légèreté facétieuse et Thierry Hancisse, totalement écorché, tient dans ces changements abrupts de registres et dans la manière incroyable qu’ils ont de bouger, bousculer constamment les lignes. Toujours inconfortable, jamais installé, le théâtre de Vassiliev porte à des sommets le jeu, le grand jeu, le jeu pur, et ce, jusqu’à l’épuisement inévitable sur le plateau comme dans la salle. Avec un art unique et très exigeant, Vassiliev et ses comédiens dissipent toute univocité à la pièce de Duras, multiplient des possibles insoupçonnés et montrent magistralement comment rendre un feu éteint plus brûlant encore.

© Laurencine Lot / collection Comédie-Française


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