« Caspar Western Friedrich » : dans les paysages flottants de Philippe Quesne

17 février 2016 Par Christophe Candoni | 0 commentaires

Dans son dernier spectacle créé aux Kammerspiele de Munich en janvier, Philippe Quesne emprunte les chemins des cimes hautes et brumeuses de l’Allemagne romantique comme ceux des déserts américains à la chaleur moite des feux de camps nocturnes. Il explore ces territoires pittoresques et mythiques mais finit par s’y perdre, produisant un tableau animé plutôt vide et déroutant.

Une silhouette longiligne enfoncée dans une redingote verte, instablement érigée sur la pointe d’un rocher sombre, contemplant les monts enneigés comme au-dessus d’une mer de nuages. C’est ainsi que se présente l’énigmatique voyageur peint par Caspar David Friedrich. Dos au visiteur, il dissimule l’expression d’un visage juvénile que l’on imagine à la fois ébahi et circonspect face à la grandeur vertigineuse de l’espace, à l’appel du vide, de l’ailleurs, de l’abandon. Ce célèbre tableau exposé à la Kunsthalle de Hambourg a fortement inspiré la nouvelle création de Philippe Quesne. Il est d’ailleurs présent sur scène, notamment reproduit avec humour et dérision sur le sweat à capuche que porte un des acteurs. Son mystère et sa magie sont au moins aussi grands que ceux que la pièce inspire tant celle-ci s’offre au spectateur comme un paysage flottant, insaisissable.

Dans un immense décor représentant un atelier d’artistes, on transporte ou arpente d’imposants rochers en carton-pâte, on récite divers aphorismes et citations empruntés à Goethe, Rilke, Hölderlin, Novalis, Schubert… Philippe Quesne est l’un des rares metteurs en scène français à s’exporter sur la scène internationale. Pour sa première création allemande, avec une fabuleuse troupe d’acteurs dont malheureusement il n’exploite que trop peu les talents, il s’amuse à évoquer, convoquer, les grandes signatures du romantisme et de la culture germanique – ainsi, quand un homme traverse le plateau en tenant un cygne blanc au collet, on pense à l’entrée du jeune Parsifal de Wagner dans le royaume mortifère d’Amfortas – auquel il associe, reliant la vieille Europe au nouveau continent, le monde hollywoodien des cow-boys tendres et virils qui se jouent des chansonnettes pop-country à la guitare sèche et à l’harmonica.

Aussi impénétrables qu’ils soient en apparence, les deux univers réunis chantent la solitude et la mélancolie de l’homme face à la beauté en clair-obscur d’une nature puissante. Il ne se passe jamais grand-chose, l’ennui peut poindre, et même avec insistance. L’un des plus beaux passages du spectacle met en scène un vieil homme à la fois robuste et fébrile qui, sous une cape en polyane, danse exposé aux éléments climatiques déchaînés (brouillard blanc et épais, pluie ininterrompue, vent frais qui vient caresser finement le visage des spectateurs). Plus jeune et athlétique, un autre homme, vêtu d’un simple slip, amuse en glissant à plat ventre sur le sol trempé pour mettre à l’abri quelques touffes d’herbe verte lustrées par la pluie d’aurore.

Même dilué dans une représentation étale qui manque de consistance et de densité, le théâtre insolite du metteur en scène et plasticien Philippe Quesne reste un lieu d’aventure et d’évasion, d’incertitude et d’irrésolution qui invite à la contemplation comme un irrésistible besoin de lâcher prise.

Crédit photo © Martin Argyroglo


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