Amphitryon, ou la double mécanique du désir au Théâtre du Nord

10 mai 2017 Par
La Rédaction
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Un vent venu de l’Est souffle sur le Théâtre du Nord, à Lille : 8 comédiens de l’atelier-théâtre Fomenko de Moscou interprètent ‘Amphitryon’ de Molière, dans un brillant jeu de miroirs mis en scène par Christophe Rauck.

amphitryon

Histoire d’amour franco-russe
Il y a une histoire d’amour entre Christophe Rauck, directeur du Théâtre du Nord, et la Russie. Grand admirateur d’Ostrovski et de Tchekhov, lecteur assidu de Svetlana Alexievitch, il fait partie de la génération de metteurs en scène marqués par les pièces de Piotr Fomenko, l’une des grandes figures du théâtre russe de notre temps. Cette fascination devait, un jour ou l’autre, être le point de départ d’une aventure théâtrale : c’est l’atelier-théâtre Fomenko de Moscou, troupe créée par le maitre et véritable légende vivante en Russie, qui en a pris l’initiative en invitant Christophe Rauch à créer un spectacle.
L’Amphitryon présenté à Lille puis à Saint-Denis ces jours-ci est le fruit de ce voyage. Un travail passionnant entre les comédiens russes et l’équipe artistique dirigée par Christophe Rauck autour de l’œuvre de Molière, et ce qu’induit l’interprétation d’une pièce classique : comment incarner, aujourd’hui, un texte du XVIIe s dans la Russie, puis dans la France de 2017 ? Cette épopée, artistique et humaine, ces regards croisés, donnent à la mise en scène de Christophe Rauck une saveur inédite.

Mécanique du désir et du pouvoir
Ici, la pièce de Molière apparait sous un nouveau jour. Le texte, en russe surtitré en français, prend une dimension politique : ce qui apparait souvent comme un propos sur l’amour devient ici un jeu de pouvoir. Jupiter, en jetant son dévolu sur la belle Alcmène, prend les traits d’Amphitryon, son mari, pour profiter de ses attraits… et brouille le désir des deux époux. Amphitryon, pris au piège de la toute puissance de Jupiter, se débat, juge et se perd. Alcmène, révoltée, s’oppose aux propos contradictoires de son double époux. Sosie, le valet d’Amphitryon, assujetti lui aussi au jeu du dédoublement par Mercure, est soumis, confondu, au diktat des touts-puissants… Et au rejet de sa femme, Cléanthis. C’est cette confusion, cette perte de repère savamment orchestrée par Jupiter, et la capacité qu’a chaque personnage à surpasser l’affront auquel il est soumis, dont il est question. Ici pas de psychologie (‘Il n’y a pas de psychologie dans Molière’, dit Christophe Rauck), mais des personnages incarnés, qui expriment notamment par le corps leur folle trajectoire. C’est la spécificité du théâtre de Fomenko, qui fait aussi la force du théâtre de Christophe Rauck (on pense notamment à Phèdre) : la aussi, il y a croisement.

Jeux de miroirs
Un brillant dispositif scénique amplifie cette présence physique des acteurs. Un grand miroir se déploie tout au long de la pièce, donnant à chaque scène une double interprétation : les candélabres posées sur la scène composent une voute céleste pour les amants réunis ; la maison, dessinée poétiquement sur le plateau, est habilement projetée en plan incliné… Avec quelques accessoires, une passerelle et deux trappes, la magie opère : le miroir et ses multiples jeux de double fait son œuvre.

Pari réussi !
Monter Molière en langue russe était une gageure, dans un pays qui sacralise tant ses auteurs ! Le pari est tenu. Cet Amphitryon, outre le plaisir de revisiter une pièce ingénieuse et libre, tant Molière prend ses aises avec les règles classiques, est un voyage entre deux cultures, deux langages, deux manières de ‘faire théâtre’, avec, en filigrane, la présence et l’hommage d’un grand homme de la scène, Pietr Fomenko.

Pièce créée à Moscou où le 31 janvier 2017. Durée : 1h40. A voir aussi du 20 au 24 mai 2017 au Théâtre Gérard Philippe, CDN-Saint-Denis
www.theatregerardphilipe.com

Sophie Razel

Photo : Larissa Guerassimtchouk


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